Une journée à la fabrique


Cette journée à la fabrique commençait comme toutes les autres.
A 6h30, les premiers ouvriers arrivaient. Ils sortaient du sentier qui reliait grande route au bâtiment principal. Ils marchaient lentement, en trainant les pieds. Malgré l’air frais et vif, aucun d’eux n’avait l’air bien réveillé. Les mines étaient bouffies, les paupières devaient coller un peu.

Ils portaient presque tous la même chose: un blouson enfilé à la va vite par dessus un bleu de travail, un sac de toile sous le bras et, sur certaines têtes, un béret.
D’autres ouvriers arrivaient de derrière un bosquet, un peu en amont du sentier. Ils étaient essoufflés et avaient le bas des jambes trempé. Ils avaient coupé à travers champs car la route faisait un lacet et ils avaient voulu gagner du temps en empruntant les pentes d’herbe mouillée par la rosée..
Les deux groupes s’étaient rejoints devant la fabrique. Plusieurs gars s’étaient assis, en s’adossant au mur et fumaient une cigarette. Tout le monde attendait en silence.
Quelques retardataires venaient se greffer à la bande. Parmi eux il y en avait 4 ou 5 qui ne portaient pas de bleu de travail.
Ceux là c’étaient les « journaliers ». Ils n’étaient pas du coin. C’étaient des travailleurs itinérants qui venaient de régions diverses, plus ou moins lointaines. On les appelait pour faire le nombre dans les périodes où l’on manquait de bras.
Ils n’avaient pas de bleu de travail car on leur en prêtait un qu’ils enfilaient sur place et qu’ils rendaient à la fin de la journée. Le plus souvent ils restaient travailler 3 ou 4 semaines et puis on ne les voyait plus, ils étaient repartis d’où ils venaient. La saison suivante on en voyait arriver d’autres. Parfois on pensait revoir des têtes qu’on avait déjà vues, mais c’était rare.
Une dizaine de minutes s’écoulait. L’attroupement avait bien grossi et ils étaient à présent une trentaine à attendre.
Il y avait du bruit, cela venait de l’intérieur de la fabrique. C’était les contremaitres qui s’activaient.
On entendait d’abord le ronronnement de la chaudière qui se mettait en route. Ensuite on voyait les lumières s’allumer les unes après les autres à travers les fenêtres du bâtiment, et puis on entendait le tac-tac-tac des machines qu’on allumait. C’était comme une sorte de signal pour les ouvriers. Il fallait chasser les derniers gestes d’engourdissement.
Tout le monde poussait alors le même soupir. Les gars qui étaient par terre se levaient, les fumeurs écrasaient leur cigarette et Theriot le vieux gardien venait ouvrir la grande porte en fer.
A l’intérieur le rituel était toujours le même. On allait d’abord à son casier. On y déposait son blouson et sa besace. Ensuite on allait voire Loubrac, le premier contremaitre, qui notait les présences. Puis chacun allait à son poste et se mettait au travail.
C’est à ce moment précis que la journée se fit différente des autres journées.
Une fois que chacun eu pointé Loubrac fit signe aux ouvriers de rester auprès de lui. Les autres contremaitres disposèrent des bancs en demi-cercle autour de lui. Tout le monde fut prié de s’assoir.
Loubrac prit la parole. On sentait à sa drôle de mine qu’il était à la fois embarrassé et en colère.
– « C’est forcement l’un d’entre vous… Ne le prenez pas mal mais ca ne peut être que l’un d’entre vous qui ai fait le coup »
De quoi parlait-il au juste ? Sur les bancs on semblait impatient de savoir. Alors Loubrac accoucha des faits.
La veille au soir, tout le monde avait quitté les lieux comme d’habitude. Pendant que les derniers ouvriers s’en allaient, l’équipe d’encadrement était restée devant le bureau de Loubrac pour faire un point sur la journée. Cela avait duré un peu. Puis Loubrac et Theriot étaient restés en dernier pour passer un coup de ballet. Ils avaient ramené à la réserve le matériel qui trainait, ainsi que les chutes de cuivre et d’acier qui avaient été laissées sur les machines.
Il se faisait tard, la nuit était tombée depuis un bout de temps. Pressés de rejoindre leur foyer ils avaient rapidement tout déposé a l’entrée de la réserve.
A peine avaient ils remarqué le désordre inhabituel qui régnait dans la pièce. Des choses avaient été déplacées, renversées des étagères…. Mais, sur le coup, cela ne les avait pas interpelé et Loubrac avait fermé la porte à clefs sans trop se poser de question.
C’est seulement ce matin que Loubrac, en repassant à la réserve, considéra avec plus d’attention le foutoire qui régnait. Il remarqua que la réserve avait été dévalisée. Le coffre fort au fond de la pièce avait été forcé. On avait pris tout ce qui s’y trouvait. C’était un sacré butin puisqu’on y entreposait chaque début de semaine l’ensemble de la paye des ouvriers.
Sur les étagères, on avait aussi pris 3 rouleaux de fil de cuivre et une petit boite en carton qui contenait les embouts de rechange en platine des marteaux pilon.
En tout et pour tout c’était prés de 300 000 francs de billets et de métaux précieux qui avaient disparus.
Loubrac en conclut assez logiquement que le pillage de la réserve avait eu lieu pendant la réunion de l’équipe d’encadrement. A ce moment là les ouvriers qui quittaient les lieux étaient restés sans surveillance et la porte de la réserve n’était pas fermée à clef.
Voilà pour ce qui s’était passé.
Sur les bancs on avait écouté en silence mais Loubrac avait cru sentir un peu d’hostilité. Les gars n’appréciaient sans doute pas qu’on les suspecte de quoi que ce soit. Jusque là il n’y avait jamais eu de grosse affaire de vol à la fabrique.
Pourtant les faits étaient là, Loubrac n’avait rien inventé.
-« je vous invite à me dire tout ce que vous savez sur cette histoire, ca va avoir de lourdes conséquences, je vais devoir prévenir les gendarmes, il va y avoir une enquête »
Comme personne de disait rien, Loubrac fit quelque chose qui lui était désagréable.
– « il va bien falloir qu’on découvre qui a fait çà, en attendant je vais devoir suspendre la paye de chacun d’entre vous, de toute manière il n’y a plus rien dans le coffre  » Il y eu un brouhaha.
Une main s’était levé dans l’assemblé, c’était Francou, un gars fort en gueule mais très apprécié. C’était souvent lui qui parlait au nom du groupe.
-« Vous savez qu’on est beaucoup à avoir une femmes et des enfants à nourrir? »
-« Je sais, c’est pourquoi il faudrait qu’on trouve rapidement qui a fait ca » Il regarda les autres contremaitres « moi et l’équipe d’encadrement on ne touchera pas la paye non plus… et nous avons aussi des bouches à nourrir. Je sais qu’aucun d’entre nous est dans le coup, mais c’est pour que ca nous serve de leçon… on a vraiment manqué de vigilance ».
Sur ces phrases Loubrac invita les ouvriers à regagner leur poste. Il resta quelques instants avec les contremaitres. Il sentit un froid entre lui et le reste de son équipe. On lui demanda de revenir sur ce qu’il avait dit. Un des contremaitre lui suggéra de leur donner discrètement leur paye sans le dire aux ouvriers. Loubrac refusa, il maintint sa décision.
La journée se passa dans une ambiance un peu bizarre. Au repas du midi il y eut quelques tensions entre les contremaitres et les ouvriers. Loubrac ne sut pas trop ce qui s’était passé, il avait mangé seul dans son bureau. On lui avait rapporté les fait, assez vaguement.
Le soir, au moment de partir, il trouva une enveloppe glissée sous la porte de son bureau. Il en sortit une feuille de papier sur laquelle on avait formé une phrase avec différents caractères découpés dans des journaux.
LeS mEteQUes: Il fO ALLeR VoiRe dANs leUR cASierS.
Loubrac relu plusieurs fois ces mots puis il comprit.
Il fit venir Theriot avec les clefs des casiers.
Des quatre journaliers qui travaillaient à la fabrique en ce moment, ils y en avaient 2 qui étaient bretons, il y avait Fancello qui était corse et il y en avait un autre qui avait un accent d’europe de l’est, on l’appelait le tchèque.
On ne savait pas s’il était vraiment tchèque. Peut être qu’il était hongrois, yougoslave ou quelque chose d’autre, mais tout le monde avait pris l’habitude de l’appeler le tchèque.
Loubrac ouvrit les casiers des bretons, il ne trouva rien qui l’intéressa.
Il alla ensuite vers le casier de Fancello mais ne l’ouvrit pas. Il appréciait bien Fancello. Il se souvenait même de son nom, ce qui était rare concernant les journaliers. C’était un gars très amusant, toujours souriant.
Loubrac resta un moment devant le casier, il avait peur d’être surpris. Il préféra aller voire celui du tchèque avant.
Là, ce fut une autre histoire: enveloppée dans un vieux chiffon une énorme liasse de billets attachée avec une ficelle. 50000 francs en coupures de 100, c’était les billets du coffre.
Par acquis de conscience, Loubrac alla vérifier le casier de Fancello. A son grand soulagement, il ne trouva rien.
Loubrac fit prévenir les gendarmes. Dans la nuit ils avaient arrêté le tchèque. On ne retrouva pas grand chose du butin. Le cabanon que louait le tchèque fut incendié au moment de son arrestation. Les gendarmes rapportèrent qu’il avait mis lui même le feu en les voyant arriver. Dans le décombres calcinés on ne trouva rien.
Cela ne causa pas trop de soucis à Loubrac, quelques jours plus tard le tchèque reconnu les faits. Des huissiers vinrent à la fabrique pour constater les traces d’effraction dans la réserve. La compagnie d’assurance remboursa ce qui était perdu. On acheta un nouveau coffre, on le remplit. Loubrac annula la suspension et la vie à la fabrique reprit son cours normal.
Les jours passaient et Loubrac parfois, se remémorait cet étrange incident. Il y avait eu des choses bizarres tout de même. Peu importe, désormais on ferait plus attention avec les journaliers qu’on recrute.
Un matin Loubrac croisa un de ses contremaitres qui portait une très belle pelisse. Un autre jour il remarqua, que Theriot n’avait plus ses vieux brodequins à semelles décollées, il les avait fait remplacer. Les jours passaient, et tout tournait bien. Loubrac arrêta de se poser 10000 questions.

Pseudo-auteur : Papayeouthé

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