Premier jour


Brosse, sèche-cheveux puis maquillage. Un soutien-gorge joli mais classique, chemisier jupe puis chignon, puis bijoux. Remarquable, mais pas trop, moderne, classique mais un peu tout à la fois ; restée jolie sans trop se faire voir. Le premier jour est toujours important, il l’a toujours été et l’impression que ce sera pareil plus tard la déçoit par avance d’une vie qu’elle n’a pas encore.

On n’imagine pas vraiment ce qu’il y a dans la tête de cette fille, le visage à moitié éclairé par un soleil strié par la fenêtre. On suppute, mais on n’y mettrait pas sa main à couper. On tergiverse, on imagine. On va au-delà de ses idées à elle, puisqu’elle a l’habitude, ce n’est pas son premier premier jour, simplement un parmi un flot continuel de déplacements, de nouveaux visages. C’en est presque devenu pavlovien, ce mot « nouveau », servi à chaque déménagement : « tu adoreras notre nouvelle maison », « tu vas encore te faire de nouveaux amis ». Effectivement, à chaque fois elle est la « nouvelle », avec le même rituel des premiers jours, de la découverte, des premières discussions. Oui parfois il y a de nouveaux amis, de nouvelles amies aussi, rarement de nouveaux amants et pour l’instant, aucune nouvelle amante. Il est drôle, ce mot « amant », ce nouveau mot rentré dans son vocabulaire il y a peu. Pour une fois une belle nouveauté, enfin, du vrai, de l’inédit des sensations inconnues. Il était là son problème à elle, le banal du « nouveau », le manque cruel d’originalité de l’original. Il n’est pas drôle de changer, encore, de tout pour se retrouver, encore, dans la même situation. Il faut arrêter de croire que le changement change. Le changement, c’est une idée abstraite de l’homme qui a peur de ne pas vivre assez longtemps pour voir l’évolution. Le changement, c’est la frousse incroyable de l’homme qui va vivre 100 ans face aux millénaires de la théorie darwinienne ; c’est la réduction absurde du temps de son espèce à l’échelle de sa vie. C’est n’importe quoi.
Hochement de tête, craquement de biscottes, regards inquisiteurs : « Tes jupes sont de
plus en plus courtes », et ses jambes de plus en plus longues, il faut bien que cela serve à quelque
chose. Nouveau poste, nouveau costume, ses jupe à elle sont en revanche de plus en plus longue.
La vieillesse qui arrive ? Les responsabilités qui grandissent ? Le parti du contre-pied de sa fille,
une sorte d’équilibre dans le métrage de jambes dénudées ? Elles ne s’en sortiront pas comme ça,
ne s’en sortent peut-être plus depuis longtemps : il n’y eu pas un sourire ce matin là, tout au plus
un baiser sur une joue fardée, un vague bonjour, quelques remarques et un franc bon courage. S’il
y a une complicité qu’on ne peut pas leur enlever, c’est ce front uni face à la nouveauté, ce « bon
courage » avant de rentrer pour l’une dans sa voiture, pour l’autre dans un taxi. Si aucune ne
connait le chemin du lycée, le taxi, lui, sait toujours. Le taxi est presque toujours un bon ami,
mais vu les yeux du dernier peut-être qu’effectivement, cette jupe n’est pas si classique que ça.
– Gougnafier.
– Allumeuse
– Obsédé
-Nouvelle ?
– Premier jour.
– Ça promet
– On est obligé de discuter ?
Déjà qu’en général arriver au lycée en taxi, ça ne passe pas inaperçu, mais avec un bonhomme
qui vous siffle depuis la voiture ça fait de vous l’attraction de la journée. Ca elle ne l’avait pas
prévu, du moins pas si tôt, pas avant sa véritable entrée. Ce taxi a tout gâché, l’enfoiré.
Bref, c’était fait, elle est là avec ses cuisses trop nues. Prête au sacrifice comme on dit. Et elle y va.
Papiers serrages-de-mains sourires. Le rituel parfait de la première heure, il ne reste plus qu’à commencer à étudier. Le directeur l’accompagne dans sa classe, au fond du deuxième bâtiment. Elle sait que tout se joue là, dans les 10 prochaines minutes : la première impression, les premiers regards, les premières jalousies tout allait se décider maintenant, entre deux rangées de tables et sous les critiques, rarement indulgentes, de trente ados sur la fin. Cette traversée là avait la magie des grands espaces : l’impuissance totale face aux forces devant vous et le bonheur incroyable d’en faire partie. Elle passe la première table, talons claquant, elle sait que maintenant, après la petite présentation du directeur, ils savent : elle est la nouvelle, ils connaissent son nom. Elle porte la tête haute ils ont les yeux rivés sur ses jambes, foutue jupe. La deuxième rangée est occupée par des intellos, comme la première et jusqu’à la cinquième, ce qui est trop, cela ne laisse pas beaucoup de partenaires de beuverie : une peut être deux rangées.
Et puis elle commence à rougir, d’un coup, à suer un peu à ralentir le pas normalement si assuré, si franc qu’elle travaille devant son miroir. Elle perd contenance. Ça ne va pas, certains s’en rendent compte, d’autres se disent que « c’est normal », que « ce n’est pas facile mais tout de même, elle doit être très timide pour rougir comme ça, pour à peine oser se déplacer ». Ses tous petits pas deviennent de plus en plus minuscules, « la main tirant sur sa jupe doit être un toc de fille. » « Elle serait vraiment sexy si elle était un peu sure d’elle. » « C’est possible, vraiment, d’être dans un état pareil jusque parce que l’on intègre un nouveau lycée? ». Elle n’en peut plus et les autres élèves ont presque honte de sa honte. C’est gênant.
Elle a foiré, elle a foiré son entrée. Elle tremble, elle est animal blessé là où normalement elle est reine. Elle veut fuir elle ne veut pas rester dans ce lycée, elle veut redéménager, encore. Ou alors recommencer, pouf d’un coup d’un seul, recommencer revenir à ce matin quand elle se lève, ou après sa douche, ou dedans ou juste avant. N’importe quand n’importe quoi pour revenir à ce matin, pour ne pas oublier de mettre sa culotte.

Pseudo-auteur : Albane

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