Pélerinage


Franchir la porte avait probablement été le plus dur pour elle. Les battants de verre s’étaient ouverts dans un bruissement familier devant elle, et s’étaient effacés dans les murs avec son souffle. Devant elle, il y avait l’amphithéâtre. À chaque siège vide, elle voyait quelqu’un. Un fantôme.

Un ami ici, une connaissance là. Tel ou tel professeur devant. Elle secoua la tête, et continua son chemin. Pour atteindre son but, elle devait encore passer devant la cafétéria. Ses carreaux cassés qui avaient été – Ô sacrilège – remplacés après son départ. Même maintenant, même lorsque tout était vide depuis un bon mois, une odeur de pommes de terre et de haricots trop cuits se dégageait du comptoir de métal. Elle pouvait presque entendre le bruit des plateaux jaunâtres qui se heurtaient contre lui, impatients. Plus loin, parmi toutes les tables, il y avait leur table. Sur le côté, leurs initiales étaient gravées. C’était un truc d’enfant. Elle ne croyait toujours pas qu’elle avait fait une chose pareille, mais jamais elle ne le regrettait. Il y avait cinq initiales écrites à la pointe d’un couteau. Les cinq doigts de la main. « Cinq faces d’une même pièce », avait un jour dit Mel. « J’aimerais bien voir ta pièce », avait-elle répondu. Ses yeux s’étaient embués. Elle ne pensait pas que ce pèlerinage serait si dur. Après tout, dix ans c’est assez. Assez pour oublier tout cela, pour tout laisser derrière soi. Visiblement non. Elle se recula d’un pas, et laissa la porte se refermer avec un léger grincement. Elle n’avait jamais remarqué qu’elle faisait du bruit. Elle aurait sûrement préféré ne jamais l’apprendre. Le couloir qui suivait était sombre. Les néons n’avaient visiblement pas été remplacés, en dix ans. Un léger souffle las s’échappa de son nez. On aurait dit les années qui avaient suivies cet endroit. Sombres. Pleines de pièges et d’embûches. Avec ses petites zones éclairées par les hublots ronds sur les murs. Ce couloir n’était pas triste. Il était juste effrayant. Avec ses ombres qui remuaient dans le lointain, dans le coin de l’oeil. Elle avait toujours adoré cet endroit. C’était un genre de raccourci, un chemin que seuls eux ou presque connaissaient. Il fallait passer par la salle technique. Alors sans une hésitation ou presque, elle poussa la porte en contreplaqué vert. Elle franchit les deux pas qui la séparaient de l’interrupteur à l’aveugle, puis la lumière se fit sur l’habitacle. Contrairement à ce qu’ils faisaient dix années auparavant, elle traversa la
salle avec lenteur, en observant son ombre se déplacer sur les tuyaux qui ronronnaient doucement. Petit à petit, sans cesser de marcher, elle commença à fredonner avec eux. Quant elle eut atteint la note exacte qu’ils produisaient elle la tint, avec un sourd apaisement à l’idée de pouvoir imiter son ancienne fac. De l’autre côté la porte était rouge. Rouge, et un peu rugueuse sous les doigts. Il n’y avait jamais eu de poignée, il fallait poser sa paume sur elle et la pousser doucement, tout en surveillant qu’il n’y ait pas de professeur derrière. C’est ce qu’elle fit, comme à son habitude, et elle quitta la salle technique et son odeur métallique. Avant d’atteindre son but, il lui fallait encore monter les petits escaliers roses. Le carrelage des petits escaliers roses datait au moins du siècle dernier, s’était-elle toujours dit. Elle avait appris par la suite qu’il avait été posé par Riton, l’homme à tout faire du lycée, à peine avant sa rentrée en première année ; mais imaginer qu’il avait pu être foulé par de petits souliers d’uniforme la fascinait trop pour qu’elle l’oublie. Les murs de chaque côté étaient assez proches pour toucher les deux en tendant les bras. Elle remonta son sac sur son épaule, et laissa trainer ses ongles manucurés contre le crépi blanc. Elle ferma les yeux tout en franchissant les dernières marches, inspirant l’odeur familière autour d’elle. Par la fenêtre aux bordures dorées, il y avait la cour intérieure. Elle avait été refaite à neuf, des arbres ajoutés et des bancs déplacés. Elle fronça les sourcils, dérangée par les changements inopportuns, avant de continuer son chemin. Ses talons résonnaient avec la régularité d’une montre sur le sol. Elle esquissa un rictus satisfait. À l’époque, aucun talon n’aurait pu se faire entendre pendant les journées ; et ce quelles que soient ses chaussures. Elle en avait toujours retiré une très grande frustration, se ruinant un peu plus chaque mois pour acheter les talons les plus gros, les plus larges, les plus lourds. Au bout du couloir, il y avait deux chaises qui encadraient une porte d’un blanc immaculé. Le soleil dessinait une balafre lumineuse le long de celle-ci, délimitant une bande encore plus blanche. Elle fit encore quelques pas, ralentissant l’allure. Juste devant la porte elle prit une inspiration, et ne put s’empêcher de se retourner. Le couloir par lequel elle était venue paraissait beaucoup plus grand, d’ici. Elle n’y avait pas passé beaucoup de temps. Par les fenêtres on discernait encore quelques détails de l’extérieur. Un amphithéâtre à droite, quelques branches de noisetier et la cour à gauche. Elle parcourut par la pensée toutes les pièces par lesquelles elle n’avait pas pu passer, et songea combien cette faculté lui avait manquée.
Avec un soupir, elle pivota sur elle-même, et reporta son attention sur la porte. Elle lissa sa chemise du bout des doigts, tira un peu sur sa jupe, avant de frapper deux coups décidés et fermes. – Entrez ! prononça une voix grave de l’autre côté. Elle posa ses doigts un à un sur la poignée, expirant lentement, avant de la tourner et de pousser la porte. Derrière son grand bureau en contreplaqué se tenait M. Vanier, dont les cheveux étaient à présent presque tous tombés. Devant lui, l’éternel portrait de sa femme et lui avait été remplacé par une photo presque identique, mais où un bébé tout chauve se tenait entre eux. Elle ne put retenir un sourire, avant de prendre place dans le siège qu’il lui indiquait avec un air patient sur le visage. – Monsieur Vanier… Elle fit une pause et jeta un coup d’œil par la fenêtre, qui donnait sur l’extérieur de la fac. Il y avait là, indestructible dans la tempête, « leur » banc. Leur point d’ancrage, leur rendez-vous. Quand quelqu’un n’allait pas bien, c’était là qu’on le retrouvait. Quand elle avait eu des problèmes, c’était toujours ici qu’elle venait s’assoir, droite comme un i, jusqu’à ce que quelqu’un la remarque. Un nouveau sourire lui échappa, et elle reporta son regard sur le proviseur. – Je viens pour le poste de maître de conférences. J’aimerais à nouveau travailler dans cet établissement. Le monsieur derrière son grand bureau redressa un stylo, puis releva la tête, sourcils froncés. – À nouveau ? fit-il d’un ton interrogateur. Elle hocha la tête tout en se redressant un peu dans sa chaise. – Oui, monsieur. J’ai étudié ici. Son interlocuteur eut un sourire, et quitta ses lunettes à monture métallique d’un geste fluide. – Ah bon ! Alors, vous avez retrouvé votre chemin jusqu’ici ? La jeune femme eut un petit sourire amusé.
– Je me suis débrouillée. – Ça a dû être une traversée bien étrange, après toute ces années… Elle prit un instant pour réfléchir, puis répondit calmement : – Je dirais plutôt extraordinaire.

Pseudo-auteur : Jude

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