La mer… hic !


Paumé donc je suis. Jeune. J’ai pourtant des cartes en mains mais je ne sais jamais
trop où mettre mes pieds, poser mes fesses, je ne trouvais ma place nulle part alors j’ai quitté celle
que j’occupais.

Comme plein d’autre, à la névrose universelle, j’ajoutais la mienne en ce XXIe siècle
dans lequel je n’avais pas choisi d’être et où je n’avais rien fait pour qu’il soit ce qu’il est. Je ne
pouvais rien faire pour les autres tant que je n’avais pas fait quelque chose pour moi.
C’est à cette période que j’ai rencontré Eugène, on a traversé l’Atlantique sur son bateau et nous
étions sur le point d’amarrer sur les côtes américaines. Je m’étais inscrit auparavant sur
Findacrew.net, un site où l’on pouvait retrouver des annonces pour embarquer sur navire, avec ou
sans expérience. J’en avais pas la moindre mais je ne voulais plus mettre un pied dans un avion. Par
amour pour la lenteur, par goût de l’aventure, par dégoût de ce qu’on en faisait. Toujours plus
d’avions, toujours plus d’aéroport, toujours plus vite. Je laissais le ciel aux oiseaux. On avait
échangé quelques mails, un coup de fil et le rendez-vous avait été donné. Port de La Rochelle. Je
m’y suis pointé avec un sac, on s’y est serré la main, il m’a dit : « A bord gamin ». C’est ce que j’ai
fait et depuis des semaines je n’avais pas mis un pied à terre. Nous n’étions que tous les deux,
Eugène et moi. J’avais pris la route des eaux, c’était un voyage comme je le voulais, différent. Très
vite, Eggie, comme il se faisait appeler aux États-Unis, un surnom auquel il tenait, s’est mis à me
déballer sa vie. De nombreuses anecdotes, inépuisable, parfois même probablement inventées ou du
moins quelque peu altérées mais peu importe elles valaient tous les films, tous les livres ou tous les
guides de voyages que j’avais vu et lu sur les USA. C’est étrange, mais je me souviens de chacune
d’entre elle, à quelques détails prêt.
Quelques semaines plus tôt, je sortais de la fac, j’étais sensé avoir appris la vie sur les bancs de
l’école mais j’avais surtout le sentiment de ne rien savoir d’elle et encore moins à quoi les traits de la
face du monde ressemblaient. Je me prenais pour un petit génie éclairé, j’avais envie de cracher sur
le monde entier, me considérais meilleur que chacun, j’avais peu d’amis et à part pour moi même je
n’avais jamais fait grand chose. Il me suffisait d’avoir vu Into the wild et lu Sur la route pour me
prendre pour un aventurier. Je voulais la même vie qu’ Alexander ou Jack, comme sans doute pas
mal d’autres types de mon age. Je ne voulais plus de mon quotidien monotone. Et si selon les autres
j’étais jeune et rebelle, que ça passerait et que je n’avais pas le choix, il fallait s’y faire, j’allais mettre
un point d’honneur à montrer que ce n’était pas vrai. Je me sentais différent et pourtant au fil du
temps et de recherches, je me rendais compte que bon nombre de gens était bien plus opportunistes
ou courageux que moi. J’ai jeté un oeil dans mon caleçon, et j’ai réalisé qu’elles n’étaient pas si
grosses. La vérité c’est que j’avais peur, il y avait bien des choses à faire, je le savais, mais dans un
coin de ma tête je me voyais prendre une balle ou chopper une maladie en Afrique, me faire enlever
en Amérique du Sud, tomber sur un cinglé en faisant du stop en Australie ou encore me faire
égorger en Asie. Du coup je restais chez moi à me morfondre, je contempler le monde derrière un
écran, je lisais les témoignages de personnes qui œuvraient et moi je baignais dans mon confort, je
patientais, je me disais qu’il y aurait bien un déclic un jour pour me sortir de ma solitude, mon
silence et mon attentisme. Je n’étais pas prêt, j’attendais. J’essayais de vivre comme les autres, les
études, les beuveries, les filles. Quand je l’ouvrais pour m’engager sur des sujets sensibles, il y avait
toujours quelqu’un pour me rappeler que les fringues que je portais provenaient de petits chinois, ou
que le téléphone que j’avais entre les mains faisaient crever des gens. Je fermais ma gueule, c’était
vrai. Je ne faisais rien pour personne. L’immédiateté m’oppressait, j’avais envie de me sentir utile
tout de suite, mais c’était trop dur, ça me décourageait, j’étais trop fainéant et par dessus le marché
trop peu à plaindre. Être jeune c’est avoir l’avenir devant soi mais encore faut-il ne pas la gaspiller
cette jeunesse, et moi c’est ce que je faisais, je la dilapidais, j’en avais conscience mais il y avait
toujours une opportunité d’oublier jusqu’au songe révolutionnaire suivant et ainsi de suite. J’aurais
voulu vomir toute ma haine accompagnée d’accord de guitare, j’ai essayé d’ailleurs, mais trop
complexe, il fallait du temps, de la persévérance, savoir jouer, chanter, j’avais rien de tout ça. Écrire,
j’y songeais aussi, je saisissais un stylo et je n’arrivais à rien, je n’avais rien à raconter. Je ne savais
pas plus dessiner ou peindre. Je ne maîtrisais aucun outil informatique ou cinématographique pour
prétendre monter une vidéo évocatrice, je n’avais pas le courage d’apprendre à le faire. Je savais
encore moins graffer ou taguer. J’étais capricieux et impatient, il me fallait la clef dans la minute, je
voulais aider alors qu’en fait à part mon nombril je ne voyais rien d’autre, c’était mon égo avant tout.
MOI être utile à VOUS. J’étais homme des cavernes de Platon. Tout ça m’oppressait, je faisais des
crises d’angoisses, des poussées d’eczéma, mon corps me démangeait, mon esprit me rongeait, je
commençais à me dire que je pouvais crever à tout moment sans n’avoir jamais rien fait de concret
dans ma vie, je voulais déborder de créativité mais rien ne sortait de mes mains. Vouloir être à tout
prix une solution était finalement mon plus gros problème. Après des mois et des mois à me
torturer, j’ai fait un sac et je suis parti. J’avais le ventre en vrac, mais j’avais franchi un cap, j’avais
fait un choix.
Le soleil plongeait à l’horizon, l’eau était calme, elle contrasté avec mon excitation d’entendre à
nouveau les récits d’Eggie. C’était toute une vie de souvenir, un amas d’événements, un énorme sac
de nœuds encombrait sa mémoire, il n’y avait aucune cohérence dans l’énumération d’une histoire à
l’autre. Il était un juke-box de voyage par excellence, il pouvait me siffler toute les partitions de son
existence sans mauvais accord, moi j’écoutais et je n’avais rien à payer. Lui, il n’avait pas connu et
n’en avait rien à toquer de l’American dream et du Self made man comme il le répétait souvent. Il
était à la barre les yeux plantés dans le soleil couchant, j’étais sur la banquette de la cabine le regard
dans le vide, secrètement dans l’attente du spectacle quotidien :
« – Alors môme, tu la vois comment l’Amérique ?
– C’est vague, des petits boulots de quoi me payer les transports, les repas et un lit. Sans doute du
stop pour me déplacer et je mise tout sur les rencontres.
– Ouais, je m’en doutais tu t’attends à ce que tout soit plus simple ?
– Non, mais comme le rappe Keny Arkana : « Quitte à galérer ici je m’en vais galérer ailleurs ».
– Tu peux t’y attendre. Pour les gars comme toi et moi la galère est partout et quand on la surmonte
on a le don pour aller s’y foutre ailleurs, c’est parce que le confort on en aura assez dans notre
cercueil capitonné, on a l’éternité de la mort pour bien dormir, hein ?! »
J’ai acquiescé, je savais, avec un plaisir trahi par mon sourire, que c’était reparti.
« – Moi, quand j’ai débarqué sur le nouveau continent j’avais 16 balais, ou 15, je sais plus. Je suis
allé chez une tante qui habitait la Nouvelle Orléans. J’y ai passé une nuit, j’avais pas le droit de
bouger le moindre petit doigt et j’devais même prier avant de bouffer. A l’aube j’avais déjà repris
mon sac et je déambulais dans les rues. C’était le mois d’août et je baignais dans ma sueur avant 10h
du matin, il y faisait si moite et lourd que l’air m’écrasait. J’avais l’impression de devoir le pousser
pour avancer, ou de pouvoir le serrer entre mes doigts. J’me suis trouvé une piaule dans un hôtel bon
marché sur Bourbon Street, aujourd’hui c’est envahi par les touristes mais au début des années 60
c’était la folie du jazz, du blues, du soul & funk. Je passais mes nuits dans les bars où je me suis fait
un pote, Rob, il allait sur ses trente ans, j’étais comme un rejeton pour lui, il envoyait avec son
saxo ! Un génie, il faisait danser tout le bar, les gens buvaient, dansaient, s’embrassaient. C’était
dingue gamin ! Ça a duré des mois, et puis j’ai eu envie de voir du pays alors j’ai quitté la Nouvelle
Orléans, avec Rob. C’est en quittant la ville, alors qu’on prenait de l’essence, que j’ai vu pour la
première fois le « Further », le bus des Merry Pranksters, et tu sais qui en était le conducteur, Neal
Cassady, le même que dans ton bouquin, Ouais gamin, juré ! J’en savais rien à l’époque, ce n’était
qu’une bande géniale pour moi, un peu folklo. Ils avaient repeint leur bus de toutes les couleurs, et
ils portaient parfaitement bien leur noms, de vrais joyeux lurons. J’étais en train de vivre une
expérience unique mais c’est types là c’était l’Histoire gamin. Le mouvement hippies ça vient d’eux,
personne d’autre, lorsqu’ils ont commencé à se faire connaître c’est toute une génération qui leur a
emboîté le pas. On les a laissé derrière nous dans leur déambulations étranges autour du bus et on a
filé vers le nord. Pas un mot, juste les yeux grand ouverts sur leurs exubérances. Ça m’a rendu
malade par la suite, des années plus tard de savoir que j’avais eu sous le nez Kesey ou Cassady mais
c’est comme ça, parfois on passe à coté d’un grand truc. On a longé le Mississippi jusqu’à Memphis,
ça nous a pris des jours, on s’arrêtait dans les bars sur la route, il soufflait son jazz contre de la
bouffe, une piaule et des bières. On s’est quitté une fois en ville, on s’était promis de se revoir. Je ne
l’ai jamais revu. Il voulait rejoindre New York, quant à moi j’avais choisi de remonter le Mississippi
jusqu’à sa source. Après l’euphorie de mes premiers mois, j’ai goûté de nouveau à la solitude. J’avais
envie de chialer, de rentrer dans un chez moi, prendre une bonne douche, dormir dans un lit frais. A
Chicago j’ai enchaîné des boulots, surtout en usine. Puis le jour où j’ai décidé de me tirer je suis
tombé sur un type qui s’en retourné dans le Dakota du Sud, il y possédait un ranch, il voulait bien
m’emmener et il avait besoin d’aide là bas. Ce gars là connaissait tout sur tout, il me disait que
j’avais le nez fin je me barrais avant un hiver sans précédent ici à Chicago et que de toute façon
l’industrie se cassait la gueule, les usines fermaient les unes après les autres. Et il avait raison,
Chicago a subit une tempête de neige en 1967, un véritable blizzard. Nous, on était déjà dans le
Dakota, je me suis retrouvé avec tous ces bisons. J’imagine que tout ce que tu connais des bisons,
c’est le brin d’herbe que tu retrouves dans les bouteilles de Zubrowska, hein ?! Bah moi j’en savais
pas plus. La première fois que je me suis retrouvé face à ces bêtes l’une d’entre elle m’a fixé d’un oeil
noir dans lequel se reflétait mon visage famélique. J’me suis pissé dessus et finalement rien. Il a pas
bougé, moi non plus. Mais putain, son œil sombre, comme ça, dans le mien, ou plutôt les miens
dans le sien, ça m’a fait quelque chose. Tous les types avec moi étaient robustes, un clan
d’irréductible tandis que moi j’étais plutôt gringalé. Je pipais pas mot et je remplissais ma tache. La
rudesse du travail m’a dessiné le corps, et ce job avec ces gars là m’a forgé l’esprit. Moi, j’étais libre,
j’étais seul, jeune, ni gosse, ni femme et même si je me plaignais je pouvais faire tous les choix
possible d’avenir, eux il fallait qu’ils nourrissent leur famille, payent leur taxe, accomplissent leur
devoirs. Je me demandais sans cesse comment on pouvait en arriver là, avoir le reste du monde qui
décide pour nous, puis finalement avec le temps j’ai compris que tous les gens ne se posent pas les
même questions, tous n’ont pas la même éducation et qu’ils avaient l’air heureux, c’est con, mais
c’était le cas. »
Deux jours plus tard, on était dans ce bar bruyant, suite à de nombreux jours de silence en mer, ça
me donnait un sacré mal de crâne. L’excitation d’être sur le sol américain c’était dissipée et une
certaine nostalgie m’emplissait. C’était mon dernier soir avec Eggie, le lendemain chacun de nous
filerait de nouveau vers son avenir incertain. Je me sentais déjà différent. Anxieux de ce qui allait
m’arriver, aurai-je la même audace que ce bon vieux capitaine ? Il n’avait cessé de me le répéter,
l’Amérique n’était plus celle qu’il avait connu lui en arrivant, il l’avait vu changer au cours des
années, comme le monde entier, tout s’accélérait. Cependant, il en était sûr, il y aurait toujours des
réfractaires et des originaux, heureusement. A la télé, les infos évoquaient une nouvelle fusillade
dans un lycée du Texas faisant état de 4 morts et de 2 blessés. Le lendemain, je serai seul parmi
toute sorte de gens. La mer m’avait donné Eggie, je me demandais ce qu’ allait me réserver la terre.
Les toilettes du bar était occupées, alors j’étais sorti pour me soulager dans une rue derrière une
poubelle. La bite entre les mains, je méditais. Eggie m’avait proposé de poursuivre en mer, au moins
le long des continents américains et que si je le voulais toujours il pourrait me laisser quelque part
au sud, je n’aurais plus qu’à remonter vers le nord « même à bicyclette si ça te chante », il disait.
J’hésitais, évidemment j’avais fait avant tout ce voyage pour tracer mon chemin à travers les grands
espaces américains, me sentir libre mais c’était faire une croix sur un type qui en était une parfaite
allégorie de la liberté et je n’avais sans doute pas tout entendu, alors le dilemme était de taille. Les
choix, ça n’avait jamais été mon truc, ça me rendait toujours malade. A l’embouchure de la ruelle, un
type sortait des Malins-Pêcheurs, le bar où nous étions ; il dansait sa valse avec le trottoir et avait
suffisamment lever le coude pour ce soir, il hurlait à l’oreille de la nuit ce qu’il avait dans le corps,
avec son sang et son alcool :
« L’Amérique, l’Amérique, ils viennent tous te voir vilaine catin, mais pour… hic, moi. Tu ne
comptes pas, tu ne comptes plus… hic. La seule femme de ma vie, le seul espace où on se sent
encore un peu libre sur cette putain de planète c’est la mer… hic »

Pseudo-auteur : August

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