Lutte contre l’ordinaire


Tous étaient là, moroses, avachis, refusant leur corps, lâches et ailleurs. Pourtant, aussi surprenant
soit-il, ils étaient bien tous là, tout est dit, là, oui. Aussi uniques et particuliers que chacun de ceux
là s’imaginaient être, leur destinée devenait commune.

Lorsque l’on tente de représenter le tracé de chaque vie, tout s’éclate, se croise, s’entrechoque et se sépare encore. L’un, médecin, l’autre, étudiant, avocat, mendiant, secrétaire, aussi perdus qu’ils étaient, avaient la nécessité d’aller du
même point A au même point B, de cette station à une autre. Involontairement et pourtant
consciemment, ils prenaient tous part, ensemble, à la même histoire. Toutes les destinées ne
faisaient plus qu’une, ce court instant.
Tout à fait fier alors d’avoir ainsi l’impression de saisir quelque chose de plus grand, de contenir un
sens commun que tous refusaient de voir, il s’amusa de la situation, un sourire aux lèvres se
dessinant. Il ne comprenait pas vraiment pourquoi son esprit tenait à esthétiser au maximum ses
pensées, comme s’il se devait une certaine exigence intellectuelle dans la moindre pensée qui
parcourait son esprit banal. Sans jamais perdre de vue qu’il fantasmait chez lui une intelligence
supérieure, il aimait se laisser croire, se laisser le doute que tout cela était possible, que, oui, bel et
bien, il comprenait les choses qui devaient être comprises et acceptait avec malice celles qui le
dépassaient.
Le voyage dans ses pensées s’arrêta brusquement. Devant lui, elle était là, assise, brève. Trop
heureux de se perdre dans sa tête, il ne l’avait pas aperçue. Il se sentirait lâche plus tard. Lâche de
ne pas avoir franchi le pas, de ne pas être aller à la rencontre de celle qui, en face de lui, semblait si
proche. Et après tout, qu’est-ce-que la lâcheté si ce n’est l’acceptation la plus honorable de son état
d’Homme ? Dépasser ses craintes, ses peurs, ses angoisses, tel était le courage que le monde tentait
de lui imposer. Repousser ainsi ce qui était finalement de plus humain chez lui lui était absolument
impossible, il n’était pas assez masochiste pour ça. Le seul courage qu’il avait était, peut-être, de
rester aussi lâche qu’il le devait.
Détaillant ainsi l’être qui était venu s’échoir sous ses yeux, il s’amusa de la justesse infantile de sa
beauté. Il lui sembla qu’elle était remplie de mélancolie et, qu’elle aussi comprenait des choses,
bien plus tristes cependant. Cette apparition le laissa pensif, il ne saisissait plus tout à fait aussi
clairement ce qu’il se passait. Il pensa lui parler mais n’en fit rien. Il se contenta de l’observer, d’un
oeil que l’on aurait pu croire voyeur et qui n’était pourtant que curieux. Elle devait aimer l’art. Oui,
forcément elle aimait l’art, il ne pouvait en être autrement. Il crut reconnaître, dépassant du sac en
cuir qu’elle tenait sur ses genoux, le fascicule du musée de la Ville qu’il avait lui-même garder. Il
s’imagina alors déambulant de salles en salles aux côtés de cette inconnue si proche. Ils ne se
disaient absolument rien, ce n’était d’aucune utilité. Le moment qu’ils partageaient à cet instant
précis suffisait à matérialiser une alchimie, si ce n’est parfaite, absolument délectable. Continuant à
écrire leur histoire d’un instant, il s’imagina construire à ses côtés et comme un spectateur, il les vit
vivre, se séparer, se retrouver, s’installer, construire encore, discuter, croire, penser, se détester et
s’aimer, longtemps, éperdument. En retrouvant tout à coup la raison qui l’avait quitté, il comprit
qu’il les mettait en scène, comme Woody Allen l’aurait fait. Suite à cette révélation inattendue, il
aurait pu être offusqué de découvrir chez lui un fantasme romantique, voire vexé d’une telle
bassesse sentimentaliste. Il n’en était pourtant rien. En la regardant, il ne pouvait imaginer autre
chose, pas d’altération, pas de déception, seulement un voyage, silencieux, austère presque, et
absolument enivrant.
Avouons-le, cela lui arrivait souvent. Et, avouons-le aussi, il s’amusait franchement d’être à ce
point capable de se transposer en personnage de fiction qu’il pouvait alors modeler à souhait, dont il
avait la possibilité de travailler l’image et la psychologie et surtout de pouvoir créer la route et le
destin qui l’attendait. Chaque porte ouverte, chaque personne croisée, chaque situation et chaque
lieu l’amenait à écrire de nouvelles pages, à poser une question, à établir une réflexion. C’était ainsi,
voilà tout. Penser qu’il s’agissait pour lui d’un échappatoire pour embellir une vie monotone est une
erreur grossière. Il n’enviait rien à personne, il n’en voulait non plus à personne, il s’accomplissait
un peu plus chaque jour, comme tout le monde, comme chacun de ceux qui étaient assis là. La
différence était en fait simple, anodine presque, il luttait, à sa manière, contre la rationalité que le
monde voulait donner au monde. Il cherchait, désespérément, à intercepter ce qui s’offrait à lui,
l’intégrer pour se grandir et l’offrir à d’autres plus tard. Sans préjugés, sans dogmes, mais non sans
convictions, il était en quête du Beau, réfutant sans cesse la brutalité qui l’entourait.
Fin du périple, arrivé à destination. Il attrapa le sac qu’il avait coincé entre ses deux jambes, et se
précipita sur le quai dans le laps de temps infime que lui laissait l’arrêt à la station. Celle avec qui il
s’était imaginé il y a encore peu n’était plus la, il ne l’avait pas vu disparaitre. Il regretta de n’avoir
pu lui lancer un dernier regard, rempli de sens pour lui dire à quel point il l’avait aimé pendant
quelques instants. Tant pis, peut-être la recroisera-t-il. À cet instant, il était formidablement épuisé
tant il avait voyagé en si peu de temps, tant il était plongé dans son âme. Repensant alors au weekend
qu’il venait de passer, où chacun avait trouvé bon de le ramener à la réalité, une réalité
monotone dont personne ne comprenait qu’il ne souhaite sortir alors qu’aucun n’avait de leçon à
donner, il sourit malicieusement. Il n’avait pas besoin de se créer une vie hors normes, de s’élever
superficiellement, ce qu’il venait de vivre, ce qu’il vivait tous les jours lui suffisait amplement. Il
s’y retrouvait, il y apprenait bien plus que n’importe où ailleurs. Il avait compris une chose,
essentielle : ce qui est ordinaire ne l’est que parce qu’il en porte le nom. Sa traversée à lui,
routinière et banale, n’en était rien, loin de là.

Pseudo-auteur : Major Tom

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