L’aventurière


Éclairée par sa lampe à pétrole, elle rampe sur le sol de terre dure. Elle sait que la sortie n’est pas loin, elle peut sentir l’herbe bien coupée qui perse à quelques centimètres de sa tête. Un dernier rideau de toiles d’araignée se dresse devant elle mais, sans peur, elle l’écarte d’un geste brusque.


Elle émerge à l’air libre. La lumière est faible. La nuit vient de pointer le bout de son nez. Devant elle, de grands escaliers s’enfoncent dans la jungle. Elle se fraye un chemin avec son fouet, reprend un instant son souffle au premier palier puis repart courageusement.
Le second palier la retient. Elle perçoit, discret, un rayon de lune qui l’attire. Elle n’hésite pas et dégage les pierres qui l’empêchent de pénétrer dans l’obscurité terrifiante. Une lourde porte de chêne s’élève devant elle. Sans peur et sans reproche, elle l’ouvre d’un coup d’épaule.
Une vue magnifique se dévoile, baignée par les milliers de lampadaires nourris de poudres d’étoiles. L’horizon des champs est seulement troublé par une vieille masure de pierres grises au toit de chaume tombant en ruine. Elle semble inhabitée, mais à travers les hautes fenêtres aux vitres sales, l’aventurière surprend des formes indistinctes qui disparaissent aussitôt. Elle hésite maintenant à s’engager sur le balcon de bois, qui pourrait lui aussi être animé par des forces maléfiques. Pour autant, son premier pas ne réveille aucun monstre endormi. Elle se penche avec précaution par-dessus le bord et tombe nez à nez avec un jeune homme aux cheveux bruns bouclés, à la veste bouffante d’un autre temps et au sourire plus grand que le soleil même. Elle rit lorsqu’il lui déclare son amour, une rose au coin de l’oreille et du cœur. Elle prend la rose mais part en courant, ne laissant au garçon que le rire cristallin de l’enfant aimée.
Elle rejoint le grand escalier dont les pierres se sont clairsemées : plus de lianes tombant sur ses épaules mais une rampe en bois sculpté qui mène jusqu’au carrelage de marbre clair d’une salle de bal. Un énorme bouquet de fleurs trône au milieu des tables du banquet royal. Des jeunes gens virevoltent au son de mélodies d’un autre temps. Elle se laisse entraîner par un prince au teint mate dont les fossettes frémissent au rythme d’un air de jazz. Elle danse sans retenue, le remercie d’une révérence et le regarde partir retrouver sa princesse à la peau et aux prunelles d’ébène. Elle se retrouve aussitôt aux bras d’un homme au parfum chargé d’embruns qui rayonne comme un dieu grec… puis s’arrête soudainement lorsqu’elle croise le regard d’un jeune Russe aux cheveux bruns en bataille, assis seul à une table avec son verre de champagne. Elle court vers lui, et à mesure que ses pas résonnent sur le sol poli, sa robe blanche se colore d’une douce teinte dorée tandis qu’un diadème vient couronner son chignon de ballerine. Elle lui prend la main ; il la regarde, surpris, mais ne refuse pas l’invitation. Et trois deux un, ils rejoignent la valse à trois temps, seuls sur la piste, embarqués bien plus loin que la simple mélodie des violons. Elle se détache, à regret, mais doit répondre à l’appel impérieux de la lumière qui émane d’une petite pièce à sa droite.
Elle s’approche à petits pas, et jette un coup d’oeil avant d’entrer. Trois enfants, qui ne le sont plus vraiment, sont assis sur le grand canapé crème : une jolie brune aux cheveux longs, un rouquin à l’air constamment ahuri, et un autre garçon avec une drôle de cicatrice sur le front. Ils reçoivent chacun un présent d’un grand homme au costume sombre. Des larmes perlent au coin de leurs yeux lorsqu’ils ouvrent les précieux paquets, porteurs d’une part de leur enfance et de leur innocence. Le cadeau du garçon à la cicatrice s’envole vivement et vient renifler la petite fille cachée derrière la commode. Elle sursaute devant ce curieux petit globe ailé, et s’enfuit en courant vers un phare perdu qui clignote à sa droite.
Mais alors qu’elle se dirige vers l’inconnu, la lumière du phare disparaît. Elle tâtonne désormais dans l’obscurité, entièrement seule. Elle n’a plus d’arme, pas de chaussures. Ses
pieds s’enfoncent dans la terre humide comme des ventouses alors que les herbes joueuses chatouillent ses chevilles. Elle respire la nuit, la pureté et le froid qui enveloppe lentement ses épaules. Elle écoute pour la première fois les chuchotements secrets de la nature qui se mêlent à son souffle. Elle ne s’est jamais sentie aussi forte.
Mais soudain, un monstre surgit devant elle : c’est Cerbère, le terrible gardien des Enfers ! Elle hurle de peur et s’enfuit en courant. Elle se cache derrière un muret afin de calmer son cœur qui bat à la vitesse d’un cheval au galop. Elle croit réentendre les pas de Cerbère : elle entoure ses jambes de ses bras d’enfant et tente d’y cacher ses yeux baignés de larmes. Mais elle relève la tête lorsque la bête touche sa joue, non pas de ses dents acérées, mais d’une langue râpeuse : un lion la contemple avec toute la tendresse que peut contenir le regard d’un si royal animal. Elle enfouit son visage dans sa crinière, toute peur envolée, et on pourrait jurer qu’à ce moment donné l’amour brille sous les étoiles.
Elle suit le lion qui la guide vers un rai de lumière bleutée : c’est l’océan qui s’offre à elle, un océan bleu turquoise à couper le souffle. Sur le bord l’attend son navire : Capitaine, la voilà parée pour l’aventure, un bandana rouge couvrant ses cheveux et un pistolet armé une balle glissé dans sa ceinture ! Mais alors qu’elle appareille vers Port Royal, les yeux fixés sur l’horizon, elle sent une pression dans son dos : elle passe par-dessus bord et s’enfonce dans les profondeurs des abysses…
Je perce le rideau d’eau et me réfugie sous l’auvent.
Je suis trempée, mes vêtements collent. On pourrait croire que j’ai plongé toute habillée dans la piscine, mais non, ce n’est que la pluie qui salue mon retour.
Je récupère les clés cachées sous un pot, et attends que la tempête se calme pour sauter par-dessus le muret, traverser le jardin et enfin parvenir à la porte du salon. Je jette un coup d’oeil aux petits recoins de pierre où les lucioles, l’été, aiment passer la nuit.
Enfin, me voilà à l’abri.
La maison est vide, je le sais. Mes parents ne rentrent que dans la soirée ; mon frère, lui, est à des kilomètres pour un match de championnat.
Je prends le temps de m’assoir, sans même enlever mes habits. Je contemple les meubles, les photographies, les livres. Certains ont un peu voyagé, d’autres n’ont pas bougé depuis des années. Le canapé crème, par exemple, repose toujours sur le mur de droite.
Je vais accrocher mon manteau dans la salle à manger. Ma mère a cueilli les dernières fleurs du jardin pour fêter mon retour. Mes chaussures claquent sur le carrelage froid, mais un autre bruit dérange ma solitude : un halètement.
« Cannelle ! »
Une épagneule aux taches fauves vient me saluer à grand renfort de jappements et de coups de langues. Je ris et satisfais ses désirs de caresse avant de reprendre l’exploration de la maison.
Ma chambre est imprégnée de l’odeur caractéristique des lieux de souvenirs inhabités depuis longtemps. J’ouvre la fenêtre pour faire entrer un peu d’air frais, et m’accoude un instant au balcon.
La pluie a cessé. Elle a laissé un voile gris sur le paysage qui me fait face. Les champs ont revêtu leur robe d’automne. La maison hantée de mon enfance porte quant à elle des habits neufs. Tuiles, murs, fenêtres : tout a été soigneusement réparé et poli.
Je monte encore. A droite, un petit escalier.
Il mène au grenier.
Les marches grincent toujours autant. Le froid y règne toujours en maître.
Je pousse les volets et déleste le billard au gazon vert de sa couverture. Puis une envie me prend. J’ouvre grand les placards. Pour chercher quoi ?
La source de toute lumière.
Enfin, je trouve l’étagère.
Celle qui porte en elle plusieurs mondes. Olympie, Poudlard, Vérone, l’Océan. Celle qui abrite mes meilleurs amis. Anastasia, Percy, Harry, Indiana, Roméo, Simba, Jack, Eragon, Tiana, Aslan, Tobie.
Et par la magie des souvenirs…
Je vois à travers les yeux de l’enfant que j’étais à dix ans.
En descendant les marches comme on dévalerait une montagne, je rejoins en courant les sentiers de mon monde d’enfant, dans lequel ma maison est un royaume d’imagination dont je suis la reine toute puissante.
Chaque pas redevient une aventure.
Et moi, son aventurière.

Pseudo-auteur : Hope

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