Amouricide


J’ai commis un amouricide. Un amouricide avorté.
À force de ruminer des pensées follement parasites, l’idée de te perdre m’était presque devenue soutenable. Elles grouillaient, gesticulaient, remuaient. Sans fin.

Des asticots de frustration qui infestaient mon cerveau sans se repaitre du cadavre de ton souvenir. Un conflit larvé au sein de mon être qui a fait s’évanouir en moi le goût des autres, le goût de se laisser surprendre.
Ton visage, une absence omniprésente qui conditionnait chacune de mes pensées, chacun de mes gestes. Ton visage. À l’image de ta vie : un tourbillon de désirs refoulés, de mensonges entretenus, de sanglots réprimés, de cris contenus. La honte était pour toi une seconde peau. Une compotée de monologues ininterrompus qui ont fini par faire taire ton humanité. À trop vouloir tordre le cou à tes passions déviantes, tu t’es transformée en bourreau à l’esprit haché. Ton visage est alors devenu la vitrine de tes guerres intestines.
J’ai refusé de mettre ma tête sur l’échafaud et de te laisser guillotiner gaiement ce qui faisait de moi une exception. Je me donc suis résolue à commettre un amouricide, la dague à l’âme. J’en ai maintes fois répété le scénario : arracher, écorcher, peler, poncer mon cœur écœuré. Décaper ma poitrine. Étriller mes pensées-vermines. Un massacre éhonté, brutal et salvateur.
Tout avait été préparé au millimètre et il régnait dans la pièce comme un nerf d’évasion. J’étais prête à faire le grand saut. Je voulais compresser, abolir, tuer ton fantôme moucheté. Jeter d’un geste détaché ces restants d’intimité sclérosés comme on jette l’envers de soi, le sale et l’inutile. Mais au moment d’embrasser le vide, je fus prise de vertige. J’ai eu peur de cette voix suave et envoûtante qui me susurrait à l’oreille de plonger. Maintenant. La soudaineté et la sauvagerie de l’acte que je m’apprêtais à commettre m’ont heurtée avec fracas. La violence de l’évidence m’est alors apparue éclatante. Éblouissante dans sa robe rouge écarlate.
T’extraire de ma vie comme on retire du plomb dans l’aile m’est devenu impossible. Un conglomérat de questions électriques prévenait toute réflexion. Cette tentative de meurtre préméditée, ce geste suspendu, avait fait de moi une automate mortifiée. Le temps s’était figé dans une halte haletante.
Je suis ensuite entrée en deuil comme on entre en période de rémission : chétive et maladive.
Tout deuil ouvre des failles qui ne cessent de serpenter sous la peau. Des abimes de non-dits qui ne cessent de perler le long des artères. Des non-dits sur lesquels j’ai longtemps hésité à apposer ton nom. Deux syllabes, pires qu’un matelas d’aiguilles. Des sonorités qui font écho à tes maladresses, à ta tendresse égoïste et qui me rappellent ces instants tabous, ces moments épanouis, sans aucune cohérence.
J’étais triste. J’avais mal mais mes lèvres restaient murées dans un silence de con. Scellées par une fierté mal placée. Ma plaie béante continuait de dégouliner, sans fin. À croire que la frustration me rendait hémophile.
Malheureusement, cette plaie de honte et de douleur s’est boursouflée. Elle a tout infecté.
Lorsque ton fantôme est devenu réalité, de ma bouche ne sortaient que des mots crachats. Des crachins d’invectives déversés au rythme des battements d’un cœur éclopé. Mon ego bafoué jouait les chefs d’orchestre. Je voulais faire tinter ton silence, lui donner une sonorité mais les glaires de mon cœur se sont révélés être de piètres compositeurs. Seule une symphonie erratique est parvenue à s’élever. Des notes qui dénotent, un rythme chaotique, un goût métallique. Un chaos structuré en somme.
Je regrette. La souffrance est mauvaise conseillère. Je voulais simplement égratigner ton indifférence. Que tu l’articules. Je voulais être frappée par ton détachement, ton désintéressement. De plein fouet. Pour mettre un point final à ce récital radical.
Je souhaitais tout simplement m’ouvrir à ton mystère, toquer à la porte de ton jardin secret. J’espérais que tu m’entrouvres pour que je puisse passer un baume invisible et doux sur tes blessures poignantes. Je voulais juste apaiser ces contractures contradictoires, qui te poussaient dans tes derniers retranchements, jusqu’à la rupture. Je voulais te ressusciter, te rapiécer, t’empêcher de sombrer. Seulement extirper de ta gorge ces mots-gangrène qui pourrissaient à l’ombre de ton silence.
Mais tu as juste continué à me fixer sans ciller. Ton regard, une extraordinaire traversée de mon âme. Une plongée, un va-et-vient incessant qui scrute, ausculte chacun de mes gestes. Un regard fascinant, tranchant. Comme pour couper court à tout projet de vie inutile. Pour sectionner le cordon ombilical unissant l’avant et l’après.
Un compte à rebours, prélude à la déchirure s’est alors enclenché. Trois mots suspendus à mes lèvres gercées. Deux battements de cils pour dissocier nos identités menacées. Un accroc dans ma poitrine percée.
Bam.
Le « nous » avait été guillotiné en place mutique, dans l’indifférence générale. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un pronom étêté, vestige d’une époque révolue.
Si je dois dorénavant apprendre à apprivoiser ta perte, je garderai toujours en mémoire des chuchotements, des images évasives de nos passés décomposés. Ils égrènent le chapelet de mes rêves les plus persistants. Chaque nuit, j’entends leur clapotis et surprends leurs silhouettes diffuses au détour d’un songe. Chaque nuit, ton nom résonne dans mes entrailles embrasées. Chaque nuit, la langueur provoquée par la solitude se fait plus prégnante. Elle semble à son aise, ici, dans l’épicentre de mon malaise.
Je chancèle. Me souvenir, de toi, de tout : une dérive accidentelle à la limite du supportable. Une déviation obsessionnelle. Comment dès lors se défaire de ce qui ronge ?
Je te remercie néanmoins. L’haleine chaude de la souffrance créatrice souffle désormais au dedans. De ma fêlure gicle une douleur génitrice. Elle m’enivre, m’envahis, m’englue. J’accouche d’un monde en composition, essence même de mes ténèbres têtues.
Enrôlée dans une épopée singulière, de l’ombre à la lumière, de la négation de soi à l’éclosion du Moi, j’écrirai en vers et contre toi.
Camille.
Ton bourdonnement bruissera toujours en moi.

Pseudo-auteur : Annick Lebernick

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