La fête


Midi vient de sonner. Je suis confortablement installée dans mon fauteuil, un petit verre de rosé à la main. Mais je n’ai pas l’esprit tranquille. Non, une pensée vient gâcher mon repos dominical.
J’ai été invitée il y a quelques semaines déjà à un grand repas. Mes parents avaient l’habitude de s’y rendre, et depuis je perpétue la tradition. Aujourd’hui, habitant loin de la fête, j’ai envoyé une amie pour prendre ma place.
J’attends ses premiers retours. Mais je connais déjà son verdict : nous sommes de moins en moins nombreux années après années.

Lorsque j’étais jeune, j’étais toute fière de pouvoir être assise avec les « grands ». Je ne pouvais pas vraiment participer mais j’assistais à la fête les yeux brillants – surtout qu’on en parlait même à l’école. C’était une fête très connue, qui se déroulait dans tous les villages et villes de France et d’ailleurs. Pendant la fête, mes parents ne parlaient pas à tout le monde. Avec mes copains d’école, on jouait aux espions pour repérer les invités préférés de papa et maman, puis on faisait notre rapport le lundi matin pour en savoir un peu plus sur les gens célèbres avec qui ils avaient échangé quelques mots.
Même si on n’avait pas le droit de parler aux autres adultes, on écoutait. On écoutait même de plus en plus. Les gens célèbres changeaient rarement mais on voyait quand même de nouvelles têtes tous les ans : si elles revenaient les fois suivantes, souvent elles devenaient des habitués. Et nous on s’habituait aux habitués.
Les conversations étaient toujours animées, et on en comprenait peu à peu leurs fondements. Avec mes amis, il ne s’agissait plus seulement de comparer les relations de nos parents ; on grappillait ci et là des idées, choisissant les personnes à qui on parlerait lorsqu’on
aurait enfin le droit de se joindre au débat. Les premiers à participer à la fête aimaient le faire savoir : c’était un honneur, un privilège que l’on attendait tous avec impatience. Aucune cérémonie de passage à proprement parler n’était organisée. Il y avait une question d’âge, même si la maturité n’en dépendait pas forcément, malheureusement. Mais la seule tradition marquant notre première participation à la fête était la remise de la carte de remerciement à l’hôte.
Et puis, on devient adulte. Nos vies s’accélèrent, nos têtes sont trop pleines et on ne sait plus où en donner. La fête semble morne, statique, bruyante mais sans aucun semblant de profondeur dans les conversations. On ne parvient plus à parler à tous les invités ; les « gens célèbres » que nos parents avaient pu rencontrer semblent aujourd’hui inaccessibles. On se contente de miroirs, d’informations glanées dans des conversations éparses.
On est fatigué de comprendre. On est fatigué d’essayer de comprendre. On se laisse convaincre par quelques connaissances.
Lorsqu’on était petit, on aimait sans concession les valeurs de la fête. On avait la conscience de la responsabilité que la participation et la non-participation à la fête entraînaient, et on était prêt à l’assumer.
Mais aujourd’hui on ne croit plus en rien. On exècre les invités, ou pire, on est indifférent à eux. On ne comprend plus le sens, l’utilité de la fête. Les tentatives d’explication des organisateurs se perdent dans le vent. Des paroles vaines qui enlèvent toute saveur à notre repas, sans que rien ne change vraiment années après années.
On finit par se sentir seul, désintéressé, incompris.
On ne veut plus venir.
On n’a qu’une envie : repartir à nos petites vies, à nos problèmes et nos réussites, et laisser aux autres le soin de participer, de faire tourner la fête.
Sauf qu’on ne peut pas.
Beaucoup prennent cette « liberté ».
Mais on ne doit pas.
La fête est un devoir. La fête n’a pu être bâtie qu’après un long combat, un combat qui rimait alors avec le mot liberté. La liberté de pouvoir parler avec tout le monde, même avec les organisateurs et les célébrités. La liberté de pouvoir soi-même décider du cadre de la fête, du nombre de services, de la durée de mandat des organisateurs. La liberté pour tous et toutes de participer. La possibilité de s’intégrer, et de rassembler.
Mais aujourd’hui la fête est désertée. On oublie les combats, le sang versé, les banderoles brandies pour obtenir cette fête tant attendue. On oublie que c’est le chapiteau fragile qui définit en partie le reste de nos vies, nos problèmes, nos réussites. On oublie tout cela par négligence, et par complexification d’une fête auparavant populaire. Les jeunes surtout, ces jeunes si avides de se joindre à la fête, la dédaignent, oubliant les images, les textes, les débats dans les salles de classe ou les couloirs du lycée.
La fête se retrouve alors contrôlée par un même groupe, qui se déplace par vagues silencieuses, tels des piranhas carnassiers attendant de se jeter sur leur proie. Ils s’insinuent dans l’esprit des gens, les emmènent loin de ces célébrités dépassées qui n’arrivent plus à attirer de nouveaux convives. Quelques nouveaux participants tentent de proposer une réorganisation des tablées…
Mais la vague engloutit tout sur son passage, en promettant plus de vin dans les verres, et moins de fruits exotiques dans les assiettes.
Les convives de la fête ne peuvent plus rien faire. Ils n’ont plus le droit de se lever de table, de parler avec la personne de leur choix.
Les convives sont impuissants.
Certains ont choisi de ne pas participer directement à la fête. Mais ils sont bien présents : silencieux, immobiles. Et la vague ne peut rien contre eux. Personne ne peut les déloger : leur silence et leurs habits blancs qu’ils peuvent désormais porter ouvertement sont une expression claire de leur opinion.
D’autres ne participent pas du tout. Certains revendiquent leur absence comme l’expression d’un rejet de la fête dans son ensemble. Pourtant, les raisons de leur absence ne sont pas toujours évidentes, et il est facile de leur donner la signification que l’on souhaite.
Or, désormais, seuls les absents semblent pouvoir changer les choses.
Messieurs les absents, confortablement lovés dans votre canapé en ce dimanche midi,
Vous avez un choix à faire. Vous avez la liberté de choisir. Pour le moment. Choisir de ne pas venir, ou choisir de faire un choix, quel qu’il soit. De participer à la fête, de donner votre avis sur son organisation.
Je considère pour ma part que participer à la fête n’est pas un droit ; c’est un devoir.
Et nous avons tous notre responsabilité dans son désintérêt et sa fragilité.
L’exercice est rendu difficile par des causes extérieures, je vous l’accorde. La mauvaise communication des médias et les hommes politiques, qui ne permettent pas de prendre conscience des enjeux et des réponses proposées par chacun. Clarté et pédagogie (et non pas démagogie) sont nécessaires pour que chacun puisse participer en toute connaissance de cause.
Moi-même je reconnais mes torts. Ma paresse lorsqu’il s’agit de réfléchir, de travailler sur les programmes de chacun. Avec un peu d’effort, les informations peuvent être trouvées.
Mais j’en appelle d’abord à votre responsabilité.
Vous qui oubliez que le verbe démocratie est formée de dêmos, le peuple, et kratos, le pouvoir. Que le principe de la démocratie est le pouvoir donné au peuple. Que de ce pouvoir dépend toutes les libertés dont vous jouissez aujourd’hui, depuis votre naissance, sans jamais en chercher les origines, sans jamais avoir eu à les conquérir, sans jamais porter le poids des morts qui ont combattu pour elles. Tombées ainsi toutes faites entre vos mains, vous jouissez d’elles sans avoir conscience de leur valeur – voire de leur existence ?
Comment peut s’exercer le pouvoir du peuple lorsque ce peuple compte des millions d’individus ? Une démocratie directe avec vote à main levée, comme en Grèce antique, est impossible – et je rappelle au passage que femmes et esclaves en étaient exclus bien entendu. En France, il faudra attendre 1944 pour que les femmes puissent participer politiquement. Oui, 1944, il y a soixante-dix ans, soit juste après la naissance des grands-parents de la majorité des abstentionnistes vingtenaires.
Comment peut s’exercer le pouvoir du peuple lorsque ce peuple compte des millions d’individus ?
Par le vote. Le vote tel que nous le connaissons aujourd’hui qui permet l’exercice du pouvoir du peuple. Un bulletin choisi dans un isoloir parmi une dizaine de noms, de partis, de programmes, un bulletin choisi dans le secret, puis lâché dans une urne.
A voté.
J’en appelle à la responsabilité de ceux qui jettent leur dédain au visage de l’institution du vote et qui méprisent ainsi tous les hommes et toutes les femmes qui, à travers le monde, luttent encore pour obtenir ce droit, bravant les traditions et les menaces. Il ne s’agit plus ici du poids d’un passé pourtant lourd : c’est une réalité du présent.
J’en appelle à la responsabilité de ceux qui ne participent pas à la fête et se plaignent ensuite des changements qu’ils subissent, des résultats qui ne leur correspondent pas, des conséquences de leur propre acte.
Des conséquences qui ne sont pas encore dramatiques, mais j’ai peur que leur poids s’alourdisse avec les années. Que votre négligence ou votre dédain conduisent à la peur, à la haine, à la menace de nos libertés.
Donnez votre avis.
Comblez les chaises vides.
Allez voter.

 

Pseudo-auteur : B612

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