Sur mes pas


Deux pieds dans l’eau, deux yeux au ciel, je chauffe au soleil estival. Je sens l’herbe me gratter
le dos, les fleurs me caresser les côtes et les insectes se glisser dans mes cheveux gris. Je me
prends pour un arbre sur lequel se repose la nature et j’attends patiemment qu’un oiseau se
perche au bout de mon nez tordu.


Je suis dans la forêt de mon village, c’est une touffe d’herbe au milieu des prairies. Je sais que
personne ne se promène ici alors pour ne pas qu’elle se sente délaissé, je viens depuis toujours
au pied de cette rivière, entourée de mes chênes, recouverte de mes insectes, j’en ai fait mon
royaume. Dans cette pensée royale, animé par un besoin d’aventure, je me déracine. Je sors mes
pieds du courant froid, ces derniers sont un peu rougis et engourdis mais parviennent toujours à
me porter. Je balaye ma robe jaune de sa terre et de ses fourmis. Je cueille ensuite les fleurs les
plus lumineuses du rivage en pinçant de mes ongles le bout de leur tige et les tresse entre elles
pour, enfin, poser cette couronne sur le haut de mon crâne. Je suis prête.
J’avance lentement à travers cette lumière diaphane qui me donne l’impression d’être au fond de
la rivière, je sens l’herbe collante s’immiscer entre mes orteils mouillés et l’air chaud filer sur ma
peau, je sens les effluves du bois humide se promener devant mes narines et ces grands arbres
me faire un toit de feuilles. Je m’égare volontairement parmi les chênes qui me parlent du temps
de mon enfance, celui où je grimpais à leur cime. Petite, je revenais toujours à la maison les
pieds écorchés par les branches de ses grands guerriers de la forêt. Le soir on me trempait les
pieds dans de l’eau chaude puis on me les emballait pour la nuit tout en sachant que je
recommencerais le lendemain à escalader ces chênes.
Je continue ma route sur une allée de pierres rondes qui se prélassent au soleil. Chaque pas fait
monter un doux courant de souvenirs à ma mémoire. Je me rappelle avoir dansé sur ses
cailloux, d’abord de timides déhanchés puis des danses frénétiques en l’honneur des roches
centenaires qui m’entouraient, uniques spectatrices de ma liberté. Aujourd’hui je sourie et salut
les roches amicalement car je suis maintenant dans le clan des anciens, me voilà à moitié roche.
Mais la vieillesse n’a pas encore pris mes jambes alors je continue de marcher, d’explorer ce
royaume qui vit dans ma tête.
J’arrive à la place centrale. Un rond de verdure protégé par les peupliers. L’air est frais et le
soleil y pénètre par rayon faisant scintillé la rosée comme si, par endroit, le sol était parsemé de
cristaux. Au centre, un entassement de branches, d’écorces et de feuilles mortes se dresse
maladroitement. Mon château.
Plus jeune, j’avais fait des peupliers mes gardiens et de l’herbe une mer d’épée que seule la reine
pouvait traverser. Aujourd’hui, les vieux arbres dorment et la mer est latente, tout c’est apaisé
mais mon château tient toujours, inébranlable, inaltéré. Il y a longtemps que je n’avais pas fait
cette traversée, celle qui me mène sur les pas de ma jeunesse et qui se clôt devant le témoin de
mes beaux jours, ceux qui faisaient de moi la reine de la rivière glacée, de la brise tiède, des
hauts chênes et des pierres rondes.
Après avoir contemplé mon château, je suis rentrée avec un large sourire, celui en croissant de
lune, celui un peu niais, un sourire qui teinte les joues, celui des joies anciennes. Cette nuit, à
nouveau, j’ouvrirais ma fenêtre afin de laisser entrer un bout de ma forêt, pour que les insectes
se glissent dans mes draps, que les odeurs d’écorce s’incruste sur les meubles pour que cela me
fasse rêver de mon royaume.

 

Pseudo-auteur : Andreas Bare

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