L’accusation d’une morte


Il faisait nuit, le ciel était dégagé, le souffle du vent nocturne s’abattait avec douceur sur le
paysage endormis. Je venais de quitter une fête entres amis à cause d’un appel de mes parents,
apparemment, c’était important. Alors, sans trop réfléchir, j’avais quitté la soirée plutôt bien
ambiancée avec un certain regret.

En repensant à mon coup de tête, je me frappai
mentalement, quelle idée de sortir seule, la nuit. Je marchais nerveusement dans les rues
désertes et sans vie de mon village où une atmosphère oppressante régnait. Seule la pâle
lumière des lampadaires éclairait ma route sinistre. Il y avait des maisons, mais leur intérieur
était noir comme une blessure béante, les habitants ne dormaient pas, ils étaient partis. Je
passais devant ces bâtiments mutiques, dont le silence était brisé par l’écho régulier de mes
pas sur le béton humide. J’avais froid et j’étais anxieuse, ma maison n’était pas loin mais un
mauvais pressentiment me serrait la gorge.
Soudain, un cri strident déchira les ténèbres, ce qui me fit pratiquement bondir hors de mes
chaussures. Je plaquai ma main glacée sur ma bouche pour ne pas hurler de peur. J’hésitais à
courir pour m’enfuir, mes jambes tremblaient et mon coeur s’emballait, si je courais vite je
pourrais arriver chez moi rapidement. Mais un remord me traversa l’esprit lorsque je
commençai à reprendre ma progression. Si quelqu’un était en danger ? Peut-être était-ce
même un proche, peut-être un de mes parents ? Mobilisant tout mon courage, je courus vers
l’endroit d’où provenait le hurlement. J’aperçus une maison entre des champs et des arbres,
elle ne me disait rien, mais ce n’était pas une raison pour ignorer ce sanglot acéré qui appelait
de l’aide. Je me précipitai, le corps brûlant de curiosité, mon souffle chaud se transformant en
vapeur blanche, mon manteau frottant contre mon pull chaud. Arrivée aux abords de la
maison, je pris les marches en bois crissant sous mon poids. Je m’apprêtai à signaler ma
présence en frappant mais m’arrêtai brusquement devant la porte d’entrée. Elle était à demi
ouverte, une lumière blafarde arrivait jusqu’à mes prunelles, c’était celle d’une lampe de
poche posée sur une étagère. Une angoisse dévastatrice me broyait les entrailles et un instinct
primitif me criait de repartir.
Je ne l’écoutai pas et ouvrit doucement la porte grinçante pour avancer. Un sombre couloir
m’accueillit, je m’emparai de la lampe et progressai à pas de loup. L’intérieur ressemblait à
un château, il y avait toutes sortes de peintures et de sculptures qui prenaient des airs
terrifiants avec cette ambiance pesante et silencieuse. C’est alors qu’en rentrant dans le salon,
une vision d’horreur me gifla les yeux : du sang enduisait les murs et coulait lentement le long
de la tapisserie. Un corps de femme était allongé sur le sol pourpre, les yeux encore ouverts,
dont l’étincelle de vie avait disparue. Je levai la tête et aperçu un jeune homme, un couteau à
la main, le tee shirt imbibé du liquide rouge, une expression lointaine figée sur son visage. Il
remarqua ma présence et écarquilla ses yeux bleus magnifiques remplis de larmes.
« Je l’ai fais… se articula t-il, partant dans son délire. Cette idiote n’avait qu’a m’écouter, je
… » Le tueur ne termina pas sa phrase. Il serra une de ses mains et j’entendis un froissement
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sous cette pression ; il venait de tuer cette femme pour de l’argent. Je l’observai quelques
instants, hypnotisée par cet être abominable et terriblement dangereux. Il venait de réaliser un
passage à l’acte qu’une minorité de gens seulement ose… Prendre la vie de quelqu’un. Il était
jeune, du même âge que moi et effroyablement maigre, la peau blême et les habits déchirés. Je
devais fuir, tout de suite !
Je commençai à reculer discrètement mais le jeune homme, retrouvant sa fluidité d’esprit,
s’aperçut de ma tentative et fonça vers moi. Saisie de panique, je pris mes jambes à mon cou
et sortit de la maison. Où devais-je aller ? Mon regard cherchait désespérément un endroit où
il était possible de se cacher ou d’appeler à l’aide, mais le village était désert et rien ne me
permettait de m’abriter. Le souffle me manqua et je sentis que l’assassin me rattrapait.
Brutalement, une main m’agrippa par l’épaule et je tombai à la renverse. Je voulus hurler,
terrorisée, pour que quelqu’un vienne me sauver, je voulus avoir des ailes pour rentrer chez
moi et oublier ce qui venait de se produire, mais l’étranger ne me laissa pas ce luxe.
« Personne ne doit savoir… lança-t-il.
– Att… » D’un geste vif, il me trancha la gorge puis me poignarda le ventre avec dextérité. Je
m’effondrai au sol, le dévisageant avec stupeur. L’inconnu se figea un instant, tituba et
étouffa une plainte de louveteau apeuré, il paraissait déchiré, poignardé à son tour. Je hoquetai
à ses pieds, crachant des gouttelettes de sang maculant ses chaussures. Je crus qu’il allait
m’aider, mais il finit par disparaître, j’entendis les bruits de pas de sa course folle s’effacer au
loin.
Je regardai le ciel couchée dans l’herbe émeraude se teintant lentement d’une couleur écarlate.
Ma respiration était sifflante et irrégulière, l’entaille au cou n’était pas profonde, mais c’en
était fini de moi, cette blessure quelque peu superficielle ne me faisait gagner que quelques
minutes de vie. Je n’aurais jamais du entrer dans cette maison. Ma vie défila telle une traînée
de poussière d’étoile. L’homme qui venait de sceller mon destin semblait terrifié par ses
propres gestes, était-il si affligé pour commettre ces actes ? Quels sentiments avait-il ressenti
lorsqu’il avait enfoui son couteau dans la chair de l’un de ses semblable et qu’il avait regardé
la lumière dans ses yeux s’évanouir ? Pourquoi avait-il pleuré ? Je n’avais aucune réponse. Et
cela me frustrait.
Mon ventre me faisait terriblement mal, ma vie glissait le long de ma peau et commençait à
m’échapper. Sous ces nouvelles sensations terriblement intenses, ma conscience changea
inexplicablement de nature, je me mis à penser différemment, sous un nouveau jour, comme
si une sagesse venait de s’introduire dans mon être pour m’aider lors de mon agonie. C’était
quelque chose d’incroyablement divin et puissant, j’avais l’impression de tout connaître et de
tout apprendre, je ressemblais à… Dieu. J’avais le droit sur tout et le pouvoir sur rien, ma
voix était silencieuse et impénétrable, mon corps intouchable et dépourvu de chaleur. Un
orgueil divin me parcourut l’échine et je me permis d’exprimer ma nouvelle pensée. Tel Dieu
énonçant son jugement sur les hommes, je proférai mes accusations sur ce monde : J’accuse
cette terre d’être bâtie sur les cadavres des perdants et le sang des innocents. J’accuse le
désespoir et la peur de s’emparer de nos âmes égarées pour tuer son propre camarade afin de
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récolter quelques billets sales. J’accuse le pouvoir de nous rendre avide sans aucune chance de
revenir. Est-ce que toutes les personnes sacrifiées restent avec les vivants pour contempler
leur triste destin ? Vais-je les rejoindre ? Je versais des larmes, perles brillantes et fragiles
coulant et se mélangeant au sang, ma vue se brouillait. Alors c’était mourir, se rendre de
compte de tellement de choses, mais incapable de les partager pour les enseigner. C’était ça
être comme dieux ? Posséder la clef de la vie sans pouvoir l’offrir. Les étoiles et la lune
dansaient autour de moi, je me sentais légère, la douleur disparaissait petit à petit. Mes pleurs
silencieux furent emportés par le vent et le froid caressa délicatement mon corps agonisant,
semblable à la main d’une mère. J’allais mourir à cause d’un homme, à cause d’un ami, d’un
frère, pour une raison stupide. Je fermai les yeux. Si je peux encore penser après mon trépas,
j’accuserai la bêtise, la bêtise qui cache la beauté de la vie. Si seulement les hommes
pouvaient ouvrir leurs yeux, si seulement ils pouvaient ouvrir leurs oreilles, si seulement ils
pouvaient lever la tête… Peut-être verraient-ils le ciel, toujours présent malgré ce qu’a vécu le
monde, au lieu de regarder ce qui a été détruit. Peut-être les hommes entendraient-ils le
sifflement du vent, continuant son chemin sans abandonner, au lieu d’écouter les mensonges
et les tristes discours. Avec cela, peut-être découvriraient-ils leur véritable avenir. Mais qui
sait ? Il n’y a que les vivants qui peuvent le dire.

 

Pseudo-auteur : Simple Plume

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