Funambule


Funambule.
C’est ce que la plupart des gens dirait en me voyant. « Tiens, une funambule ! Elle est bien
courageuse pour marcher au-dessus du vide ! » Certains pourraient lancer naïvement : « Elle doit se
sentir portée par un pont invisible… Quelle chance ! » Et d’autres pourraient bien répondre, moins
poétiques : « Elle est surtout inconsciente : si elle tombe, c’est la mort assurée. »


Voilà.
La mort assurée.
C’est ce qui m’attend en cas de chute. Et la chute n’est pas une possibilité. C’est une
certitude. Elle m’attend. Elle me tend les mains et patiente. Elle sait que je finirai bien par tomber
dans ses bras. Mais je tiendrai bon, et j’irai jusqu’au bout du fil, je finirai cette traversée car c’est le
destin que l’on a choisi pour moi. Me battre. Avancer sur ce fil. Continuer coûte que coûte cette
traversée que certains disent extraordinaire. Extraordinaire ?! Tout dépend de la définition qu’on
donne à ce mot…
Extraordinaire : adj. 1.Qui sort de l’ordinaire.
Non, nombreux sont ceux qui, à l’instar de moi, font cette traversée. Mais en même temps,
ceux qui ne la font pas sont plus nombreux encore…
2. Qui est anormal, qui étonne, surprend.
Anormal ? Peut-être… Cependant, l’univers est ainsi fait… En tout cas, il est sans aucun
doute anormal de se poser autant de questions sur cette traversée. Certains avancent. C’est tout. Ils
ne se torturent pas l’esprit.
3. Qui est remarquable, exceptionnel, miraculeux.
Sincèrement, je ne vois pas ce qu’il y a de miraculeux à marcher sur un fil, au dessus d’un
gouffre, à part le fait de ne pas tomber dès le premier pas.
De mon point de vue, je suis une funambule quelque peu dépressive, s’exerçant à la
philosophie pour se distraire, qui effectue une traversée qu’elle trouve inutile mais qu’elle doit
pourtant poursuivre, coûte que coûte. Parfois, cela me fait penser à Antigone, le personnage
d’Anouilh, celle qui voit la vie un peu comme une pièce de théâtre dans laquelle son rôle serait de
mourir. Le mien est de marcher. Mais au final, c’est un peu la même chose…
Bien avant que je n’en comprenne le sens, on m’a placée sur ce fil, sachant pertinemment
qu’un jour ou l’autre je chuterai. Pourtant, je continue d’avancer. Même s’il est dur de garder
l’équilibre. Même si j’ai souvent rêvé de faire demi-tour, de m’arrêter, ou même de sauter et
d’abandonner. Mais je ne le peux pas. Et au fond, je ne le veux pas. Car j’aime la sensation
d’avancer, la caresse du vent sur ma joue, la douceur du fil sous mes pieds. J’aime sentir les petites
irrégularités du fil, celles qui font que mes jours sont un brin différents les uns des autres et qui me
donnent l’incroyable impression de vivre.
Je suis une funambule. Et j’aime garder l’équilibre sur ce fil tendu au-dessus du vide.
J’entends une voix qui m’appelle. Je tourne la tête et adresse un sourire à une amie, elle aussi
perchée sur son fil, à quelques mètres du mien. C’est étrange, j’ai l’impression que son fil s’éloigne
petit à petit du mien, comme si nos chemins divergeaient. Et cela m’attriste. Car j’ai toujours cru que
nous n’allions jamais être séparées, que nous marcherions toujours côte à côte, dans la même
direction. Et peut-être même, aurions-nous sauté ensemble. Main dans la main.
Mais chacun suit sa voie. « Chacun sa route, chacun son chemin » comme le dit la chanson.
Et c’est tristement vrai. Et pourtant l’arrivée est la même : la chute. Car tous autant que nous
sommes, nous finirons dans les bras de la mort. Devenus frères, tous enfants de cette sombre mère.
Un beau jour, alors que j’avançais, tranquille, perdue dans la bulle nostalgique de mes
pensées, je sentis un froissement d’air. Puis, quelque chose – ou plutôt quelqu’un – heurta mon fil et
me fit vaciller. Je récupérai difficilement l’équilibre avant de regarder vers le bas. La personne qui
avait chuté était tombée d’un peu plus haut et c’était un hasard si elle avait frappé mon fil, troublant
ma marche. Et c’était une chance que mon fil ait tenu bon.
Oui, la chute de n’importe qui peut m’être fatale. C’est une chose que j’ai comprise assez tard
et qui a changé ma façon de voir le monde. Cependant, cela n’a pas changé ma façon de vivre.
C’est ainsi, la chute de n’importe qui peut m’être fatale.
Car un écheveau de fils n’est pas une organisation parfaite.
Car mon monde est constitué de milliards de fils entremêlés d’une manière complexe.
Certaines personnes, lorsqu’elles tombent, entraînent les autres dans leur chute. C’est cruel,
injuste ou peut-être égoïste. Mais c’est surtout le hasard. Cet homme, caché dans l’ombre, le visage
masqué par un voile noir, qui tire les fils et nous livre à la Mort. Il rit de nous. Mais nous ne
pouvons rien faire pour l’en empêcher, alors nous l’appelons Hasard, résignés à être si impuissants.
Pourtant, malgré cette menace pesante, j’avance pas après pas, sereine, sans me soucier
d’autre chose que du chemin à parcourir.
Le temps a passé. Il continue de passer, tout comme ma marche. Encore et encore. Et j’en
suis arrivée à conter le nombre de fois que je dis ce mot, comme le nombre d’étoiles dans le ciel.
Encore, encore, encore, encore, encore, encore et encore.
Je crois bien que la Mort s’impatiente.
C’est certainement elle qui a lancé la tempête faisant rage en ce moment même. Autour de
moi, de nombreuses personnes tombent, les unes après les autres. J’ai même vu mon ancienne amie,
qui ne m’adressait déjà plus la parole, chuter sous mon regard impuissant. Cependant, je ne peux
m’empêcher de trouver une certaine attirance cruelle à ce spectacle. Les corps qui chutent, froissant
l’air les uns après les autres. Colorant le monde, criant à sa place. Car je pense que si l’on offrait une
voix au monde, il crierait. Mais il ne peut que pleurer en silence notre absurdité.
Soudain, une silhouette familière passe devant mes yeux et disparaît de mon champ de
vision pour filer vers le sol infiniment loin des fils. Ma soeur. Qui part rejoindre ma famille
descendue avant elle.
Je ravale un sanglot mais mes yeux s’emplissent de larmes.
J’ai vu de nombreux couchers de soleil, filer une myriade d’étoiles, j’ai senti mille pluies et
passer mille bourrasques.
Et je suis encore debout.
Malgré le tour des aiguilles, la ronde des secondes, le galop des minutes et la fuite des
heures.
Malgré la moquerie du temps qui me nargue de ne pas savoir courir aussi vite que lui.
Mais qui tiendra bon avec moi ?
Qui ?
Alors que tous ceux que j’aimais sont tombés.
Maintenant, je suis toute seule.
Toute Seule.
C’est drôle comme deux mots peuvent porter autant de désespoir.
Et ces deux autres, que portent-ils ?
La Fin.
L’horreur d’une chute. La résolution de mon destin. La délivrance de mon fardeau. La
privation de mon bonheur. La tristesse. L’apaisement.
La fin.
Tout simplement.
La tempête fait des ravages. J’avance difficilement. Poings serrés, larmes ruisselant sur mes
joues. Ma gorge me brûle et mes forces s’amenuisent. Je marche sur une cordelette qui menace de se
rompre depuis bien longtemps. J’ai toujours cru que j’allais chuter ainsi, que mon fil se briserait et
que je ne pourrais rien faire. A part tomber. Mais aujourd’hui je vois se profiler un nouveau
dénouement. Cependant, je ne suis pas étonnée. C’est comme si j’avais toujours attendu cette fin.
Alors c’est ma fin.
Le vent souffle plus fort encore.
Mes pieds se décrochent du fil.
Le vent me porte.
Je me sens flotter.
Le vent m’avale.
Mon corps est balloté.
Le vent me lâche.
Je tombe.
Plus vite que le vent.
Froissement d’air.
Et c’est moi qui le produis cette fois-ci.
La chute, ça rassérène et attriste en même temps. Le contact du fil me manque déjà. La
traversée aussi.
Finalement, cette traversée était peut-être bel et bien extraordinaire…
Et maintenant, il n’y a plus rien que le silence immobile.
La Mort.

 

Pseudo-auteur : Fileuse de nuages

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3 réflexions sur “Funambule

    • Très beau…. notamment cette phrase à propos de la mort que j’adore: « Devenus frères, tous enfants de cette sombre mère. » Moi, je ne suis pas tombé… on m’a guillotiné!

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