Convergence


FU-715 réajusta ses lunettes et étira ses jambes dans l’espace étriqué de la capsule. Elle bailla. Voilà
trois jours terriens qu’elle avait perdu Allen de vue et dire ses supérieurs en étaient mécontents
aurait été un euphémisme.


Elle le retrouva le soir du troisième jour alors que l’horloge de son tableau de bord affichait dix-sept
heures quarante. Allen passa devant le pare-brise du vaisseau en un éclair. FU-715 se lança
immédiatement à sa poursuite.
Au fil des années, elle avait appris à haïr Allen autant qu’elle aimait. Elle connaissait par coeur ses
courbes et ses volutes, suivait chaque jour l’évolution du cyclone perpétuel à sa surface, juste en
dessous du cinquantième méridien. Il était plus petit que Terra. Environ la taille de Pluton, lui avaiton
dit, même si elle ne savait pas à quoi ce nom faisait allusion. FU-715 vivait pour Allen, il était la
seule raison de son existence. Sans lui, elle ne serait même pas née.
Dès le vingt-et-unième siècle, les hommes avaient compris qu’il existait des planètes errantes,
flottant au hasard dans l’univers sans s’attacher à un système solaire. Ce ne fut qu’au trentedeuxième
siècle que l’on comprit qu’elles convergeaient toutes vers un même point. Cinquante ans
plus tard, FU-715 et ses sept cent quatre-vingt-dix neuf clones voyaient le jour. On leur accorda un
numéro et deux lettres. FU. Following Unit. Chacune s’était vue attribuer une planète, qu’elle devait
suivre jusqu’à la destination finale, si toutefois il y en avait une.
FU-715 avait été placée dans la capsule quatre jours après sa sortie du tube d’incubation. Elle se
souvenait des hommes en blouse blanche qui se déplaçaient debout sur leurs jambes. Elle en était
incapable, frêle créature tout juste échappée de l’oeuf et, quinze ans plus tard, elle ne ne pouvait
faire guère mieux qu’étendre les quadriceps et remuer les orteils. C’était déjà beaucoup.
Les rumeurs sur les hommes de Terra allaient bon train parmi les clones. Les autres racontaient
parfois qu’ils se nourrissaient par la bouche. FU-715 trouvait cela absurde. Comment pourrait-on
faire passer une intraveineuse par là ?
Vers vingt-trois heures trente, elle vit passer dans son écran radar Ortega, suivie de FU-603, qui
engagea la communication.
– Tiens, tu es dans le secteur aussi ? s’étonna-t-elle alors que sa capsule filait à travers une ceinture
d’astéroïdes.
– Comment ça « aussi » ? demanda FU-715.
– Je viens d’en voir passer quinze autres dans un rayon d’une année-lumière.
FU-715 ne répondit pas et agrandit le rayon de son radar. Autour d’elle, des dizaines de points
lumineux représentant ses doubles se regroupaient vers le même point.
– J’ai eu 001 en communication, elle est juste devant nous, ajouta FU-603.
– Alors, tu crois que…
– Ça m’en a tout l’air.
Le ton de sa voix était très clairement enjoué. FU-715 n’était pas sûre d’être aussi heureuse. Si tous
les suiveurs se rejoignaient, cela signifiait forcément que la destination finale des planètes errantes
était proche. Cela signifiait que le retour sur Terra n’était plus qu’une question de temps, qu’elle
sortirait enfin de sa prison étriquée pour revoir sa terre natale et marcher sur ses deux jambes
comme les hommes qui lui avaient donné la vie. Cependant, elle ne pouvait empêcher son coeur de
se crisper à l’idée de ne plus revoir Allen. Durant les quinze longues années de sa vie, FU-715 s’était
réveillée tous les jours, après ses trois heures de sommeil autorisé, avec la vision de l’étoile la plus
proche baignant de lumière les falaises escarpées et les plaines désertes.
Elle avait voulu souvent se poser à la surface, descendre de son vaisseau et marcher si vite sur le sol
friable qu’entre chaque pas, ses pieds n’auraient pas touché terre. Les hommes appelaient ça
« courir ». Elle avait entendu par inadvertance un de ses supérieurs en parler et elle n’avait pas pu
résister à l’envie d’en savoir plus.
Certains des hommes étaient plus agréables que d’autres et celui du quatrième jour du cycle – qu’ils
appelaient « jeudi » – répondait souvent à ses questions avec bonheur. Quand elle rentrerait sur
Terra, ce serait l’homme du jeudi qu’elle voudrait voir en premier. Il lui avait parlé de beaucoup de
choses : de courir mais aussi des enfants, ces larves des hommes que FU-715 mourrait d’impatience
de rencontrer. Elle n’avait jamais été une enfant. Quand elle était sortie du tube, son corps avait déjà
pris sa forme adulte. Elle aurait voulu avoir des enfants. Elle n’en était pas capable, avait dit
l’homme du jeudi. À ce moment, sa voix s’était teintée de quelque chose que FU-715 n’avait pas
reconnu. Il lui avait expliqué plus tard qu’il s’agissait de tristesse. Elle avait hâte de rentrer et d’en
apprendre plus sur cette fameuse tristesse.
Souvent, elle contemplait les traînées de poussière rouge qu’Allen laissait derrière lui et se
demandait comment serait la vie quand elle ne le verrait plus. Il avait toujours été à ses côtés, du
plus loin qu’elle se souvienne. Du moment où la capsule avait été lancée à deux fois la vitesse de la
lumière jusqu’à cet instant, elle l’avait quitté moins d’une semaine au total. Ils avaient traversé des
galaxies entière ensemble, vécu des ouragans galactiques et même frôlé quelques trous noirs. Il lui
manquerait.
– Hé, regardez devant ! s’écria 001 alors que FU-715 la rattrapait.
Elle releva la tête et, à cet instant, compris qu’elle était arrivée à destination. Elle connaissait
beaucoup de mots, on lui en avait injecté près de cent cinquante mille lors de son incubation.
Pourtant, elle n’arrivait pas à en trouver un qui décrive ce qui se trouvait sous ses yeux. Ça se
cachait dans une nébuleuse mais ça bougeait. Il ne pouvait rien exister d’aussi gros qui bougeait.
FU-715 ne parvint pas à décider entre les mots « émerveillement » et « terreur » pour décrire son
propre état.
– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda-t-elle à qui voudrait bien l’entendre.
– On suit le protocole, répondit 001, qui, en tant qu’originale, avait toujours été la plus réfléchie et
la plus sage. Enregistrez autant de paramètres que vous pouvez.
La main tremblante, FU-715 suivit les instructions et emmagasina au hasard position, température,
pression, densité et composition des éléments qui passaient à sa portée. Bientôt, elle ne vit plus
Allen à travers le pare-brise, ni ne le détecta sur l’écran radar. Elle sentit une goutte d’eau couler
sous son oeil. Elle avait appris récemment ce qu’était une larme mais n’avait jamais réussi à en
produire spontanément. Elle ne reverrait plus Allen. Elle ne reverrait pas non plus Terra. Les
hommes qui se déplaçaient sur leurs jambes l’avaient probablement prévu dès le départ.
Alors, dès qu’elle eut fini ses mesures, FU-715 retira ses lunettes, inclina son siège, débrancha son
intraveineuse et attendit, tous moteurs éteints, que ce qui venait de prendre Allen vienne la chercher
elle aussi.

 

Pseudo-auteur : Harley A.Warren

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