Au crépuscule naissent les étoiles


Elle est là, allongée sur la colline. Oui la colline où se trouve un seul, un unique arbre : le
saule centenaire. Oui celle qui forme par jours ventés une vague verdoyante, un tapis de
plantes ondulant au gré des intempéries. Elle est là, son corps tiré par l’âge, inerte, vêtue
simplement. Mais ce qui la rend si resplendissante, c’est ce sourire accroché à ses lèvres. Une
aura s’en dégage, l’enrobant de bonheur…


Et pourtant, on ne peut pas dire que ce soit le jour le plus heureux, elle est à présent au seuil
du trépas. Elle sent son souffle s’amenuiser, la vie quitter doucement son corps, tel une
colombe de paix dans son envol lent et gracieux. Mais dans ces derniers instants, elle pense à
sa traversée extraordinaire, c’est cela qui la rend si heureuse…
« Ce vieil arbre, il m’a suivit depuis toujours, on a le même âge, car c’est moi qui l’aie planté.
Dès que je sus marcher, je m’empressais d’en prendre soin, c’est ainsi que sont nées ma
passion pour la botanique et ma vénération pour ce saule. A peine fut-il assez grand que je
grimpais dans ses branches. Je me souviens même qu’à l’âge de six ans, je suis tombée, mais
ça ne m’a pas découragé pour autant…
Toute mon enfance fut rythmée par les ascensions de plus en plus hautes, les siestes à l’ombre
de son feuillage, ses couleurs chatoyantes ou plus ternes au fil des saisons.
Arrivée adolescente je lui racontais mes secrets, du plus banal aux plus intimes et j’aimais le
retrouver pour goûter la quiétude qu’il m’apportait. Le bruit et la foule, dans un centre
commercial, dans les soirées entre amis ou dans toutes autres situations m’insupportaient. Il
n’y avait qu’avec lui que je retrouvais la paix.
Mes parents moururent tout deux un peu plus tard et me léguèrent la maison. Ainsi j’héritais
de la belle villa fleurie et je restais près de « mon » arbre, maintenant seul endroit où je
pouvais pleurer mes parents, me recueillir et m’aider à me reconstruire. Cette perte m’affecta
au plus haut point. Trois années s’écoulèrent, les premières de la vingtaine qui furent sans
doute les pires de ma vie, où leur souvenir venait me hanter. Puis, un beau jour, j’étais sur la
colline lorsqu’il m’apparut. Un jeune homme, brun, grand, beau et surtout d’une extrême
gentillesse.
Cinq ans plus tard, nous fûmes mariés, ce fut un jour merveilleux et inoubliable, célébré au
dessous de l’arbre. Moi, dans ma longue robe blanche et mes cheveux noués en un complexe
chignon parsemé de roses rouges et blanches. Lui, dans son bel habit, sa tignasse
soigneusement coiffée en une jolie vague. Nos sourires éblouissants, les familles au bord des
larmes et cette bague en argent si finement ciselée qu’on a l’impression de porter de l’air
solide, pur et léger. Là à quelques minutes de la mort, je la sens contre mon annulaire gauche.
Une larme, petite perle de cristal, roule sur ma joue creusée par le temps. Guillaume…
Un an plus tard, est né de notre amour une petite Mathilda et un jeune Emile, deux jumeaux à
la chevelure brune et au regard saphir. Je leur transmis mon savoir sur les plantes et ils
apprirent à grimper de branches en branches. Ils grandirent…si vite. Je voyais souvent par la
fenêtre de la cuisine, Mathilda adossée au tronc en train de lire ou de se reposer, tandis que
son frère caché, lui faisait peur ou la taquinait. De tout cela s’ensuivait souvent de grands
éclats de rire.
L’eau abonde, à présent, à mes yeux, inondant une multitude de canaux creusés par les rides
mais je prends plaisir à pleurer de la sorte car ce soir, est la dernière fois. Je soupire, être
maman, l’une des plus belles expériences qu’il existe sur cette terre empoisonnée par l’argent.
Après cela, le repos et les petits-enfants arrivent rapidement. Devenir grand-mère, pouvoir
gâter, tricoter donner sans compter à nos chers descendants…et puis la vieillesse.
La mort de Guillaume, il y a une dizaine d’années, me porta un coup incroyable. Moi qui
avais toujours été si vive pour mon âge avancé, je me retrouvais couchée des journées entières,
baignée dans ma tristesse. Alors, on m’emmena dans une maison de retraite mais je me
sentais vide et fatiguée. Puis aujourd’hui, où j’ai sentie que le repos allait réellement
commencer, je suis venue ici au pied de ce saule, seul endroit où je me sente…
bien, là où je veux finir.
Mathilda, Emile, Guillaume, Parents, Petits-enfants…et toi, tout en disant ça j’effleure avec la
force qu’il me reste les branches à mes côtés, je vous aime… »
La nuit est tombée, les étoiles resplendissent dans le ciel d’un noir d’encre. Le sourire
toujours à ses lèvres, les joues trempées de larmes, elle laisse retomber sa main, celle qui
touchait les branches. Elle regarde un petit trou sans étoiles, là-haut. Ses yeux se ferment, elle
expire une dernière fois, elle ne bouge plus.
Le vent chante son deuil, l’arbre gémit. La petite place immaculée du ciel n’est plus vide mais
brille grâce à l’étoile qui y a prit place.
Elle est partie heureuse, heureuse de sa traversée extraordinaire que l’on nomme la vie…

 

Pseudo-auteur : Flower

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33 réflexions sur “Au crépuscule naissent les étoiles

  1. bravo Flower, émouvant, simple, précis, je pense que tu vas émouvoir beaucoup de personnes avec un texte d’une telle maturité quand on connait ton age on ne peut être qu’époustouflé.

  2. Beaucoup de poésie, de délicatesse, … de talent. Continue ainsi à semer des mots, des colliers de syllabes pour enchanter par des images pures et sensibles tes lecteurs.
    Bises Fleur,
    Corinne Grignou.

  3. Une Fleur devenue troubat-douce (féminin de troubadour d’après le dictionnaire Phanline) ou conteuse des champs : quel délice à lire ! Chapeau pour ce texte intense, subtil et émouvant (ah ben bravo , tu as réussi à me faire « abonder l’eau à mes yeux » 😉 !

  4. Bravo my best friend forever, comme toujours, tu as su trouver les mots qui touchent, qui parlent, et qui font rêver. Peut-être ton étoile a-t-elle rejoins mon monde de la traversée ? Je crois l’avoir entendu nous murmurer des poèmes de vent. Merci, et à lundi. ^^

    • Vraiment merci à vous, famille, (meilleures) ami(e)s ou simplement connaissance, vos mot me touchent ! Lili Prune, oui l’étoile est venue rejoindre ta traversée, c’est celle que l’on voit tous les soirs, celle à qui on ne fait plus tellement attention, et pourtant elle est là, et personne ne l’effacera de nos cœurs…

      • Cette nuit, une petite fille que nous connaissions toute deux est devenu elle aussi une étoile parmi les autres, et pourtant, pour son père et l’univers, elle sera toujours la plus scintillante de toute. Elle le guidera jusqu’au soleil. Tu n’as pas besoin d’être un astre pour être mon guide et ma lumière, ma Fleur d’espoir. FOREVER.

  5. Premier sentiment, le plus immédiat et le plus chaud, à la lecture : de l’émotion simple et légère. Une agréable petite boule d’émotion gracieuse dans la gorge. L’écriture est belle, les tournures ambitieuses mais jamais « prétentieuses », le style ciselé mais jamais étouffant. Et ce talent particulier de nous faire oublier que tu n’as pas l’âge de cette femme ridée là. De nous faire accepter que tu as peut-être bien vécu toute cette vie là. De te mettre en définitive complètement au service de ton histoire en te faisant brillamment oublier. Bravo et merci :))

  6. c’est tellement bien écrit!!!!!!!!!!!!! bravo fleur, tes mots sonnent comme une musique…continue à noircir les pages, juste pour toi ou pour les autres et qui sait, peut-être que tes petits enfants te liront encore! bravo!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
    christele, la mum’s de margot

  7. J’ai découvert ce texte magnifique par l’intermédiaire de Laurent (Roulet). Evidemment bravo. touchant et d’une grande maturité. Si je peux me permettre un commentaire, il me semble que ce regard englobant sur cette grande traversée qu’est la vie elle-même et dont les artistes et ceux qui se trouvent aux portes de la mort ont peut-être la perception la plus fine et intense, est aussi un privilège de la vieillesse, stade que je regrette un peu de ne pas voir plus développé ici. Effectivement c’est le « soir de la vie », mais n’est-ce pas aussi à ces heures que la lumière est la plus sublime ?
    Encore merci pour cette lecture.

    Stéphane (père de Prune)

  8. Merci à tous !! Vous que je connais, ou parfait inconnu, merci du fond du cœur ! Tous ces encouragements, m’aideront peut-être à réaliser mon rêve : devenir écrivain. Merci sincèrement. Les récits rassemblent, nous sommes tous différents, mais nous avons un cœur qui bat à l’unisson…<3

  9. Bravo Fleur pour cette nouvelle écrite avec tant de délicatesse que malgré la gravité du sujet, ce n’est pas un sentiment de tristesse qui domine mais plutôt une forme de plénitude. Chapeau !

  10. Ce texte « sidéral » me laisse… sidéré!
    Bravo pour cette écriture fluide, le fait d’avoir réussi à mêler habilement présent et souvenirs tout au long du récit. Un texte qui nous prend et nous emporte d’un trait, dans le souffle de la brise balançant délicatement les branches du saule et les cheveux de la narratrice…
    Quelle maturité!
    YES!!

  11. Bravo ma Chérie,
    Je crois qu’une belle étoile est née. Très délicat et romantique ce poème, il démontre vraiment que la naissance comme la mort, font partie de la vie. Ta voie dans la littérature est en marche et cette longue marche je te la souhaite .pleine de Bonheur.
    Continue comme cela.
    Toutes mes félicitations.

    Papy

  12. Quel talent! En seulement quelques lignes tu réussis à embarquer ton lecteur à susciter de l’émotion et tout ça avec une maitrise de la langue bluffante pour ton âge.
    A la fin, un petit nœud dans la gorge, on se dit qu’ on aurait bien aimé que ça dure plus longtemps… et partager encore d’autres moments de la vie de cette vielle femme…
    Bravo Fleur

    Carine

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