Dans la forêt lointaine, on entend le coucou…


Peur. Tout ce blanc me hantait. Je me sentais happée par le vide qui m’aspirait et m’engluait au plus profond de mes doutes. Non, je ne pouvais pas descendre la pente. J’allais perdre le contrôle, c’était certain et là, ce serait la chute fatale. Mes larmes se mêlaient à l’épais brouillard de confusion et d’inconnu qui se dressait devant moi. Oh, comme j’aurais aimé pouvoir le transpercer dans une intrépidité assoiffée, le traverser dans une jouissance insouciante pour enfin les traquer le cœur haletant, impatiente de les rejoindre, le rire aux lèvres prêt à exploser.

Trahie. Je me sentais trahie. Par ma volonté qui m’avait abandonnée en proie à l’avidité de mes doutes qui tournoyaient, tels des vautours, autour de la charogne de ma conscience. Par mes skis, incapables de s’élancer au-devant de la pente pour me faire glisser et me faire goûter à l’ivresse de la vitesse. Par eux. Je les savais loin devant, tellement loin. J’aurais tant voulu qu’ils me maudissent du bas de la pente de ma maladresse en m’attendant dans ce froid givrant. Au moins, ça m’aurait fait exister, ça m’aurait donné une raison de me culpabiliser avant de me confondre en excuses pour purger cette culpabilité. Si seulement, ils pouvaient au moins se réjouir de ma disparition… Mais ils m’avaient sûrement déjà oublié. Qui remarquerait ou perdrait du temps à exprimer la moindre émotion face à l’absence de l’impotente de la famille ? Le cargo serait bien moins lourd sans un tel fardeau et la vie continuerait de tourner inlassablement dans cette valse de préoccupations sans fin. Le blizzard me bafouait le visage d’une intensité qui m’asséchait mes larmes comme pour mieux me confirmer mon infirmité. Je m’allongeai dans la neige les skis toujours accrochés mais avec les doigts de pieds tellement congelés que je me demandais si je ne les avais pas, eux, déjà perdus. Je m’enfouis sous cette couverture de flocons pour me laisser fondre dans l’oubli.
Seule. J’apprenais désormais à apprivoiser la solitude de cette descente inachevée. Des skieurs passaient à toute vitesse, traçaient leur propre voie à mes côtés mais ils ne me voyaient pas et poursuivaient leur descente dans l’indifférence. Je ravalai mon ego, il fallait les comprendre. Ils n’allaient tout de même pas prendre – ou plutôt perdre- le temps de s’arrêter pour me tendre une main frigorifiée. Peut-être après tout, avaient-ils peur de serrer la main à la mort elle-même. J’étais restée si longtemps dans le froid que mon corps devait ressembler davantage à un cadavre en vogue qu’à une enveloppe charnelle solide. Je tremblais à cette pensée. Quand viendras-tu minable ? Quand viendras-tu m’arracher des griffes de ma condition misérable ? Eprouves-tu donc tant de plaisir à me faire souffrir dans une incompréhension absolue plutôt que de me délivrer de mes chaînes ? As-tu donc peur de te soumettre à moi en me donnant ce que je veux ce qui ne ferait de toi qu’une servile entité ? Je te hais. Va-t’en ! Si tu veux m’abandonner, pars mais cesse de laisser planer ton ombre au-dessus de moi pour m’effrayer. Laisse-moi seule à mon désarroi. Le néant, au moins lui, de sa douce lumière timide, ne me trahit pas.

~

« – Anna ? Anna ?! Tu sais, aujourd’hui, on a déblayé la cabane du fond du jardin et je dois t’avouer que c’était pas de la tarte hein ! Entre les vieux pots de la dînette, les deux-trois outils qu’on y avait entreposés pour le potager de Maman, les vélos tout cassés à réparer et surtout les innombrables insectes et araignées qui y avaient élu domicile pour se faire un palace de maharadjah, je te dis pas ! Mais bon, je suis content qu’on l’ait fait, au moins les enfants pourront s’y inventer des tonnes d’histoires quand ils viendront passer les vacances chez Papou et Mamoune. On s’est dit que ce serait dommage de la laisser tomber en ruines sans qu’elle ne serve à personne. Qu’en penses-tu ?
– …
Son regard était toujours éteint, absent. Loin, tellement loin. J’aurais voulu la secouer, l’asperger d’eau dans le visage pour qu’elle réagisse enfin. J’aurais voulu la taquiner et l’entendre crier son « Mais eeeeeeuh, arrêteeeeeeeuh » éternel. J’aurais voulu la chatouiller pour entendre son éclat de rire si particulier qui ressemblait à l’otarie, résonner clairement avant même que je ne la chatouille. J’aurais voulu la consoler de ses larmes intarissables alors que la vie l’avait déçue et asphyxiée. J’aurais voulu l’écouter me raconter une énième histoire de nos jeux d’enfant dont elle-seule savait se souvenir alors que je prétendais avoir déjà oublié. Mais rien ne vint. Comme d’habitude, elle restait hébétée, à regarder derrière mon épaule par la fenêtre. Elle attendait ce je-ne-sais-quoi, peut-être était-ce la mort, dans l’espoir de retrouver ce qu’elle lui avait déjà dérobé- sa lucidité. Pour une fois qu’elle savait se tenir tranquillement dans son siège sans bouger, pensai-je avec un sourire nostalgique.
– Tu sais, ça m’a rappelé tant de souvenirs cette cabane en bois au fond du jardin… Tu te souviens comme on aimait s’y réfugier et le parfum de liberté qui nous emportait quand on jouait à prendre le thé comme des grands ? Là-bas, c’était chez nous, on était indépendant, personne pour nous rappeler à l’ordre ou nous dire de nettoyer notre chambre. On pouvait manger des Flammekueche à foison pour peu que le four de la dînette fonctionne mais attention, il ne fallait pas ajouter trop de lardons, car les lardons d’après toi, c’est gras !
– …
– Et tu te souviens de ce jour où l’on s’était retrouvé coincé par l’orage dans la cabane ? Tout tremblotait, grinçait. On s’imaginait sur un radeau pris dans les courants impétueux de la Mer des Glaces et les monstres marins nous menaçaient de nous asperger. Tu avais tellement peur à chaque éclair et surtout que tu n’avais pas emmené Cédric, ton Doudou lapin blanc pour te rassurer ! Enfin bon, je ne veux pas dire mais une fois de plus je ne sais pas ce que tu aurais fait sans moi hein !
– …
– Et tu sais quoi ? Julien l’informaticien s’inquiète de plus en plus de l’avancée des monstres depuis qu’Anna la magicienne est partie. Il n’y a plus personne désormais pour leur envoyer des sortilèges ou pour me soigner de sa magie blanche. Il a besoin de toi, Anna. J’ai besoin de toi. Réveille-toi… S’il-te-plaît…
Je ne sus retenir mes larmes qui mouillaient ses draps alors que la boule de ma gorge continuait de me brûler et de me bloquer la respiration. Je haletais, apeuré. Je savais que j’étais avec elle mais elle n’était plus là. Son regard continuait de fixer le grand chêne face à sa fenêtre. Je lui pris la main. Elle était glacée. C’était bien elle ça. Toujours avec les mains et les pieds glacés qu’elle arborait alors avec fierté : « Tout le monde ne peut pas devenir un Schtroumph » me glissai-t-elle sur un ton plein d’entrain, le regard luisant de malice.
Je laissai le silence s’installer entre nous. Les mots me semblaient trop stériles pour communiquer avec elle. J’avais tort, elle était bien là. Mais bien cachée, il faut avouer qu’elle avait trouvé une excellente cachette cette fois-ci. Mais j’attendrai s’il le fallait, j’attendrai de la trouver car elle allait bien céder et sortir de sa cachette à un moment donné. Je la connaissais.

~

J’avais tort. Il y en avait qui osait s’aventurer et me serrer la main. Lui avait les mains particulièrement chaudes. Et solides. Du genre à ne pas te lâcher une fois qu’il te tient. Je cherchai son regard mais le brouillard continuait à m’aveugler. Je discernais une vague silhouette illuminée par un pâle sourire d’une tristesse infinie. Je ne connaissais pas cet homme mais qui qu’il soit, sa douleur me peinait. J’avais l’impression qu’il avait beaucoup à me dire mais les mots ne suffisaient plus à combler son besoin de communication. Je le sentais en chute libre avec moi, pris de vertige dans les tourments de ses émotions, désireux
de partager mais incapable d’exprimer. Quelque chose nous échappait à lui comme à moi. Mais au moins, étions-nous deux désormais…

~

Perdu dans le brouillard de son regard voilé, je sortis de ma torpeur par l’infime pression de son poing. Comme un signal pour m’informer qu’elle était prête. Prête à partager. Prête à me tenir. Prête à se laisser emporter dans la traversée extraordinaire.
– Je vais être papa, Anna. J’aurais voulu que tu sois la marraine de mon enfant.

~

La brume se dissipa et le vide s’ouvrit à moi. Mes pieds avaient cogné le sol, la chute libre prit fin. Je sortis de ma torpeur. Et je me souvins.

~

Je l’avais vu. L’éclat d’une étoile filante dans son regard qui avait filé et s’était effilée aussi vite qu’elle ne s’était libérée. Mais cet instant- aussi court avait-il été- s’était prolongé par les multiples échos qu’il avait engrangés au plus profond de son être. Elle ne m’avait chuchoté qu’une seule chose avant de s’éteindre à nouveau dans l’oubli, le sourire d’une reconnaissance infinie.

~

Prête.

 

Pseudo-auteur : Elina Kynä

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