Lettre ouverte s’est perdue en route


– Tu es sûr que ça va marcher ?
– Mon vieux si ça marchait vraiment on serait déjà le 12 janvier 1898. Je sais pas toi, mais quand je regarde dehors, je me dis qu’on est toujours dans ce foutu XXIème siècle. Arthur jeta un coup d’œil par la fenêtre et se rendit à l’évidence que Thom avait raison.

 

Le camion poubelle posté devant l’immeuble projetait encore plus de fumée que de bruit, elle envahissait ses narines rien que par le souvenir de son odeur âcre, fade et triste. Le camion vidait une à une les poubelles envahies par les sacs en papier du Macdo de l’angle de la rue. Trois fumeurs devant la porte tiraient sur leur cigarette électronique avec un air distingué comme il faut quand il s’agit de technologie, éclairés par la lumière des néons dénudés, à l’intérieur, au-dessus des quelques abandonnés, gros et minces, assis seuls devant leur paquet de frites.
Mais Arthur sursauta.
– Le 12 janvier 1898 ? On avait dit le 25 septembre 1938, juste avant la conférence de Munich !
– Je sais bien mon vieux mais…j’ai toujours voulu voir le capharnaüm de l’affaire Dreyfus. Et puis, quitte à empêcher la Seconde Guerre Mondiale, pourquoi pas la Première ?
– Thom, on en a déjà discuté. Si on remonte le temps c’est uniquement pour remettre les choses à leur place. Peut-être que si on empêche la Deuxième Guerre Mondiale, le monde d’aujourd’hui sera moins malade, l’Europe sera encore sur son piédestal. On ne part pas en vacances.
– Bien sûr, bien sûr, mais Arthur, la fin du XIXème siècle, le siècle de tous les défis, le début du monde moderne ! Nous sommes trop vieux pour passer à côté. Et je te ferais remarquer qu’après la Première Guerre Mondiale, une Seconde était inévitable. On ne peut empêcher la deuxième sans effacer la première. De toutes façons, cette foutue machine ne fonctionne pas.
– Fais moi voir.
Arthur, 94 ans, n’eut pas besoin de pencher d’avantage son dos courbé pour jeter un œil sur l’appareil.
– Hum. Tu as dû mettre trop de mots clefs. Tu n’as qu’à entrer Zola, ici, et…
Une décharge électrique lui traversa le doigt et aussitôt après, la machine plate et circulaire posée sur le sol se mit à vibrer.
– Qu’est-ce que tu as encore fait, grand dieu ! rouspéta Thom. Zola est né en 1840, si on débarque devant son berceau on sera morts bien avant les premières montées antisémites !
Les fils électriques tout autour de la plaque métallique s’étaient mis à grésiller plus fort qu’un champ de grillons en plein mois d’août.
La surface plane se mit à ondoyer et une bosse à texture filandreuse se forma au centre du plateau. Elle ne cessait de s’accroître, de se déformer à intervalles irréguliers. Arthur eut soudain l’impression d’y discerner un profil, vaguement dessiné en contre jour comme une ombre derrière un paravent : un nez, une bouche…une moustache ? Peut- être même une paire de lunettes. Les épaules eurent un peu plus de mal à passer.
Le reste arriva assez vite : le bonhomme n’était pas très grand, 1m77 à tout casser.
– Et voilà le travail, soupira Thom. On peut dire qu’on a réussi notre coup.
– Bonjour, s’inclina poliment Emile Zola devant chacun de ses interlocuteurs. J’ai l’habitude de proposer mon aide à quiconque semble un tant soit peu en détresse, mais je m’excuse cette fois-ci de n’en être pas capable : seriez-vous assez aimable pour m’indiquer où je suis ?

Arthur constatait encore mieux, dans le relief des rides aux coins des yeux, l’embonpoint et la moustache clairsemée de façon irrégulière, son air de peintre italien derrière ses lunettes ovales.

– C’est ta responsabilité maintenant, grommela Thom en lui tournant le dos. Jusqu’à ce que je trouve le moyen d’inverser le sens de la machine.

– Ha, je m’en doutais, ironisa Arthur. C’est bien ton genre. Je te rappelle qu’il ne te sera pas très utile de réparer cet appareil diabolique si Emile Zola a disparu de l’Histoire. Pour ta Coupe du monde entre Dreyfusards et Anti-dreyfusards, tu peux toujours courir. – Messieurs, intervint doucement l’écrivain sur le ton de celui qui ne veut pas déranger et par là même ne se fait pas entendre. Je vous prie de m’excuser, j’ai un article important à achever pour demain…

– J’ai une idée, poursuivit Arthur. Nous allons lui demander de détourner son article sur l’apaisement des tensions entre puissances européennes, puis nous réutiliserons la machine pour lui faire passer le cap de l’année 1902 qui a été très mauvaise pour lui, afin de publier l’article vers les années 1911, par là… Son impact aura peut-être suffisamment d’influence pour mettre un terme au système d’alliances, avant qu’il ne soit trop tard.

– Eviter ainsi la guerre, laisser libre cours à l’épanouissement culturel et à l’harmonie de l’Europe, passer au-delà des crises, inventer de nouvelles théories, repousser l’invention de la bombe atomique à un, que dis-je, deux ou trois siècles ! Ce serait une œuvre magnifique pour l’humanité, mon cher, magnifique…

– Comment ? Que dis-tu ? demanda Arthur, qui voyait bien la bouche s’agiter mais sans plus.
– Je disais…Où est-il ?
– Hein ?

– Où est Emile Zola ?
L’un et l’autre se regardèrent comme deux chefs indiens qui, après tant d’années d’expérience, ont déjà une idée précise de toutes les conséquences futures à leur énième bêtise.
– Le pire, lança Thom en refermant la porte pour partir à sa recherche, c’est que pour vendre ses best-sellers ici, c’est pas gagné.
Dans la rue, Arthur mit cinq bonnes minutes à atteindre les fumeurs du Macdo.
– Dites-moi, auriez-vous vu passer un illustre personnage avec des lunettes rondes ?
– Iapri untaxio quoin dlaru.
Arthur avait pris l’habitude de garder son calme face à un individu qui ne prenait pas la peine d’articuler comme s’il allait de soit que tout être humain normal avait un traducteur intégré dans le lobe temporal.
– Il a pris un taxi au coin de la rue, oh, t’es bouché ?
– Il voulait aller à Médan qu’il a dit, ajouta un type aux yeux écarlates pour se rendre utile.
– C’est la meilleure, soupira Thom. Je ne sais pas pour toi, mais je vais remonter me faire un thé.
– Avec Zola en vadrouille dans Paris, tu vas te faire un thé ?
– Je fatigue, mon cher, je fatigue.
– Oh, c’est reparti avec tes excuses de vieillard. Tu pètes la forme, mon vieux, je te le dis. Il leur fallut appeler dix-sept commissariats et pas moins d’une demi-journée avant de retrouver l’écrivain, à la préfecture du 4ème arrondissement.

– Ah, c’est vous ! lança-t-il en les voyant devant l’accueil, escorté par deux gendarmes. Les voitures parisiennes sont extraordinaires. Figurez-vous qu’il y a quelques jours encore elles étaient tirées par des chevaux. Décidément, on n’arrête pas le progrès. Thom paya l’amende en grognant. 300 euros pour avoir essayé de payer un chauffeur de taxi en francs.

– Vous me conduirez donc à Médan pour que je puisse achever mon manuscrit ? s’enquit Zola en sortant du commissariat.
– Nous avons d’autres projets pour vous, Monsieur, lui répondit Arthur. Allons d’abord à la bibliothèque.

Après lui avoir fait comprendre qu’il avait été transporté en 2014, il lui fallut rattraper ses cent-six années de retard par une série de livres historiques et de géopolitique.
– Terrible, murmura Zola, terrible…
– Nous voudrions que vous nous aidiez à empêcher cette Première Guerre Mondiale.

– Bien sûr, bien sûr…
Peu habitué à écrire en dehors de sa maison de campagne des Yvelines, Zola fut d’abord réticent à occuper une table de travail de la bibliothèque. Une fois à l’ouvrage, il ne fut pourtant plus possible de l’arrêter.
Il l’écrivit d’une traite, presque sans rature, et mit un point à sa dernière phrase peu avant vingt-deux heures ; lorsque la bibliothèque ferma, l’encre était encore fraiche.

– Tenez, Monsieur Zola, dit Arthur en enroulant le manuscrit avec un élastique. Vous allez être envoyé en 1911.
– Mais…et Dreyfus ?
– Vous le sauverez une autre fois, pour le moment, il s’agit de préserver la paix en Europe.

– C’est prêt, les avertit Thom.
Il serra brièvement la main d’Emile Zola, qui leva son béret en signe de respect, avant d’appuyer sur le bouton d’Envoi.
Presque aussitôt, l’illustre auteur des Rougon-Macquart fut englouti dans la plaque métallique, laissant les deux hommes à nouveau seuls dans l’appartement parisien.
– Ça a marché ?
Thom ne répondit pas tout de suite, l’air profondément ennuyé.
– Je crains bien que non, mon ami. L’engin affiche encore 1898. Je crois que nous l’avons renvoyé à la date même qu’il venait de quitter…
– Tout tombe à l’eau, alors.
– Je ne sais pas…On pourrait…Enfin, j’ai fait des photocopies du manuscrit, on pourrait tout de même s’en servir…

Le 1er septembre 2014, un article parut dans le journal Libération. Il eut tant d’échos que la presse en poussa quelques extraits jusque dans le New York Times.
En effet, le journal commençait en ces termes :

J’accuse… !

Lettre ouverte aux Présidents des Républiques

européennes

Où est-il, le ministère vraiment fort et d’un patriotisme sage, qui osera tout refondre et tout renouveler ? Que de gens je connais qui, devant une

guerre possible, tremblent d’angoisse, en sachant dans quelles mains est la défense nationale ! Ah ! tout ce qui s’est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d’inquisition et de tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d’État ! Ecoutez, messieurs les présidents, la parole d’un homme las de noircir l’Histoire d’autres pages sacrilèges. Car chaque coup de feu est un morceau de plomb sur la balance de nos actes, chaque cri de haine une nouvelle tache d’encre sur ces pages d’Histoire tenues scrupuleusement par l’Humanité, qui a pris soin d’y inscrire, à chaque fois, plus précisément ses hontes.

Il faudra, si vous voulez bien me suivre, Messieurs, accepter un jour, accepter dès à présent de renoncer à décider pour vos pairs. Peut-être le monde n’en sera-t-il pas plus sage, mais du moins, engourdi, il en sera plus juste.

J’accuse…

 

Pseudo-auteur : Nina

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