Le masque de cuir


J’ouvre les yeux.
Je vois, le néant, et je respire l’odeur de poussière émanant du sol. Pourtant, je n’entends pas les vivats du public, je ne sens pas le contact du tissu déchiré de ma robe de velours et de soie sur mes doigts brûlants.

 

 

J’entends encore le bruit des pas d’un homme qui s’éloigne, sanglotant, et tout ce que je ressens, c’est une douleur imaginaire, qui n’existe pas, pas plus que l’homme d’ailleurs, mais j’ai depuis longtemps, appris à dompter mes illusions, et à refaire la traversée en sens inverse. La traversée d’un univers qui ne m’appartient pas, mais qui est pourtant le seul endroit où mon cœur bat et se bat, pour l’espoir.

Je me mis en route. Les jambes, à la fois légères et solides, l’allure sûre, je me dirigeais vers la réalité. Les étoiles sont si proches, que je n’aurais qu’à lever la main pour en cueillir une. L’arbre à soleil sur lequel elles sont perchées, me rappelle le saule pleureur qui se trouve dans le jardin de ma grand-mère, seulement, il ne pleure pas, mais rayonne, me sourit. Continuant ma route, je traversais un arc-en-ciel, rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet… je contemplais un instant l’oiseau de lune, dansant avec une aurore boréale, avant d’arriver devant la porte.

Elle est bleue, comme le ciel en été, et blanche, comme lorsque la neige recouvre Saint-Pétersbourg. Et si on la fixe longtemps, on a parfois la chance d’apercevoir la couleur d’une forêt en automne et d’un champs au printemps. Je ris. J’étais si bien ici, pourquoi devrais-je partir ?
Une voix dans ma tête me chuchota :

« Ce monde appartient aux gens de passage, il n’existe que pour une traversée. »
Poussant un soupir, je tendis la main vers le centre de la porte, ou se tenait, m’attendant, mon masque de cuir. Mais je me figeais, la voix avait dis, une, traversée.
«- Reviendrais-je ? Demandais-je mentalement.

– Non.

– Pourquoi ?
– Parce que lorsque tu passeras cette porte, le public t’acclamera, et tu oublieras l’essentiel.
– L’essentiel ?
– L’innocence et le plaisir de ce monde.
– Quel monde ?
– Le monde de la traversée du théâtre à la réalité.
– Je n’oublierai pas, je le sais.
– Certains acteurs font le tour du monde et ne voient que leur reflet.
– Certains acteurs ! et je n’ai pas cet esprit là. Car quand je joue, je suis le personnage, j’exprime son esprit, mais aussi le mien, les mots que j’ai appris ne me viennent pas de mémoire, mais du cœur, et j’aime plus que tout au monde la sensation de devenir une autre en restant soit même pour, ne serais-ce qu’un instant. Quand je joue, je vis, leur histoire, qui est a cette instant la mienne, et ce n’est que lorsque je salue, que je suis de nouveau moi, même si j’ai parfois l’impression que c’est à cet instant, que je joue le rôle d’une autre. »

Quand j’ouvris pour de bon les yeux, j’avais encore un sourire sur les lèvres, mon incroyable traversée était loin d’être terminée. Me levant, je me dirigeais vers l’avant de la scène et pris la main de mes amis. Nous penchant avec bel ensemble, nous saluâmes notre public en effervescence. Alors, comme à chaque fois que notre petite troupe avait un franc succès, je fis un vœux. Je souhaitais pouvoir retourner au monde de la traversée, de cette traversée extraordinaire.

 

Pseudo-auteur : Lili Prune

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15 réflexions sur “Le masque de cuir

  1. Ma Lili-Prune, cette nouvelle est… Superbe !! Il n’y a pas d’autre mots pour décrire la beauté de ce texte ! Ce monde… Je suis prête à l’imaginer avec toi ! Dis moi la date du prochain voyage.
    Elfée (ou l’oiseau de Lune).

  2. Vraiment, merci à tous, je suis contente que ça vous ai plu. Et bien entendu je suis toujours prête pour un nouveau voyage avec vous, je vous tiens au courant de la destination des mots que vous me tendez, dès qu’un prochain papillon d’inspiration passe devant mes paupière fermées !
    Pour vous :
    La nuit s’éclaire, les nuages pâlissent, le chat se réveille.
    Dans la grange, la lumière passe à par les interstices des planches mal clouées, illuminant les paupière fermées d’une petite fille. Elle cligne des yeux, se redresse sur un coude, et regarde autour d’elle. La paille dans laquelle elle s’était allongée jonchait à présent le sol de la pièce.

    Si ce début vous plaît, n’hésitais pas à me donner des idées et des avis, je suis ouverte à vos objections.
    Merci encore.

  3. J’ai adoré ce voyage avec ce suspens………. Lili Prune
    Je réfléchis à quelques idées pour l’autre nouvelle et tâche de t’en faire part. En tout cas, le début est très sympa.
    Je te souhaite de jolies années d’écrivain.
    Bitchoun

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