L’avion de papier


« Oh s’il-te-plaît Mémé tu peux m’acheter ces céréales? »

La petite regardait sa grand-mère, les yeux pétillants, pointant du doigt une boîte de croquettes pour enfants. La vieille dame prit son temps pour répondre, comparant le prix des marques concurrentes.

 

 

« Tu es sûre que tu ne veux pas plutôt celle-ci? Elle bien moins grosse… et chère! – Non non, elle est pas bien l’autre, moi je veux la bleue! »

La grand-mère, connaissant mieux que personne sa petite-fille souvent capricieuse, préféra éviter un scandale et mit l’imposante boîte dans le caddie.

Ce vendredi matin, l’enfant faisait face à son bol de lait. La mine boudeuse, les bras croisés, elle regardait le gros paquet de croquettes posé sur la table de la cuisine. Sa mamie avait refusé de lui donner le cadeau qui se trouvait au fond tant que la petite n’aurait terminé ses céréales.

La gamine possédait des joues rondes très rouges, des yeux de porcins noirs et ses cheveux châtains légèrement gras étaient tirés en arrière dans une sorte de chignon réalisé à la va-vite. Le tout reposait sur un corps grassouillet habillé de vêtements chics. Cependant, si vous appreniez à mieux la connaître, sa jovialité habituelle, ses sourires malicieux et ses remarques souvent spirituelles ne vous déplairait pas. Parfois, sans en connaitre la raison, elle prenait un de vos mains dans les siennes et vous regardait d’un air très sérieux tout en disant d’un air très sérieux qu’elle vous appréciait, vous aimait ou bien vous adorait selon la personne. Cela faisait partie de son charme.

Finalement, elle prit le paquet et le versa carrément dans le bol qu’elle termina de remplir avec du lait. Et elle entama son petit-déjeuner à grands coups de cuillerée.

« Regarde, je l’ai fini Mémé! » La fillette montra fièrement son tout nouveau jouet, un avion de carton bricolé avec les pièces incluses dans la boîte de céréales et beaucoup de scotch.

Oh qu’elle était heureuse! Car c’était bien la raison de son caprice, un planeur misérable, un objet marketing d’une grande entreprise d’alimentation. Si au départ la petite fille fût déçue par la petitesse de son avion, elle apprit bien vite à s’en contenter. Non, elle ne pourrait pas s’envoler vers la Bolivie, la Russie ou bien l’Australie, elle ne pourrait pas traverser l’Atlantique ou bien suivre le traîneau du Père Noël. Elle ne pourrait pas non plus traverser le ciel pour se rendre sur la Lune… En effet. Mais tout ce qui n’est pas réalisable dans la vraie vie est possible dans les rêves… Non? Il suffit d’un peu d’imagination et de beaucoup d’enthousiasme.

Et la petite fille courait partout dans le salon, tenant son avion dans sa main. Heureuse, elle tournoyait dans la pièce, ne quittant pas du regard son planeur. Oh, elle le sentait, le ciel lui appartiendrait bientôt. Au fond, la traversée extraordinaire n’était pas si loin…

On sonna à l’entrée. La grand-mère s’empressa d’aller ouvrir. C’était Monsieur le Cousin. Celui-ci venait souvent rendre visite aux deux personnes. Mais il n’arrivait pas seul ce jour-là, amenant avec lui son superbe poupard. La gamine n’aimait pas trop son cousin, arrogant et désagréable avec elle. Il la traitait toujours avec la fausse gentillesse qu’on donne aux enfants lorsqu’on ne les prend pas au sérieux et comme beaucoup d’autres, la jeune fille détestait cela.

Au bout d’un moment elle comprit comment faire voler l’avion. Il fallait le propulser de manière droite à l’horizontale avant de le lâcher.

Tandis que la gamine faisait des essais, le jeune homme maugréait contre celle-ci dans sa tête, ne pouvait-elle donc pas jouer ailleurs? Le jouet pouvait frapper la tête du nouveau-né, on devait faire attention, un accident est si vite arrivé. Après quelques minutes, le parent craqua. Il grogna quelques mots « méchants » à sa cousine, le visage rouge de colère. Pourquoi les mioches devaient-ils constamment être insupportables ? Il était venu pour voir sa grand-mère et montrer son fils, pas pour se faire enquiquiner par une fillette.

L’enfant fut blessée par les phrases prononcées par son cousin ainsi que jalouse de l’attention qu’on portait sur un bébé chauve et tout rose si bien qu’elle ne voulut pas suivre les ordres d’un adulte. Elle se rendit simplement dans la cuisine pour améliorer sa technique de lancée. Bientôt, elle sut parfaitement comment s’y prendre avec un planeur. Alors elle retourna dans le salon où elle s’aperçut avec déception que les deux adultes s’occupaient toujours du bambin comme du petit Jésus. Alors le sentiment de jalousie revint à la fillette et les couleurs remontèrent au visage. On ne voulait pas d’elle ? Très bien, elle n’avait qu’à partir pour une destination lointaine. Peut-être… la Chine ? Oui, cela semblait assez éloigné de la maisonnée. D’un beau geste, elle lança son avion dans les airs, tout en s’imaginant à l’intérieur, libre. Mais au bout de quelques mètres, le petit planeur fit un demi-cercle et vint culbuter l’épaule du cousin. Après quelques secondes de silence inquiétant, l’homme éclata et rugit des insultes à

la petite. Et Mémé y mit également du sien, la réprimanda sévèrement. La gamine ne dit pas un mot, récupéra son avion et se retourna avec la dignité qui lui restait vers sa cachette secrète.

Il y avait, au fond de la pièce, un vieux fauteuil assez grand en piteux état. Une personne de petite taille pouvait, si elle n’était pas trop large, se faufiler dessous.

C’est ce que fit la fautrice de troubles. Elle s’y réfugia pour éviter d’autres reproches, un peu honteuse d’elle-même. Allongée dans la pénombre, elle se risqua à jeter un coup d’œil à l’extérieur. Toute l’attention était de nouveau portée sur le bébé.

Elle pleurait à présent à chaudes larmes, sans retenue bien que silencieusement. Triste, elle enrageait contre elle-même.

Après un moment, elle regarda l’avion. Au fond, c’était lui la cause de tous ses problèmes: partir en Chine, traverser l’Atlantique… Que de rêves idiots et naïfs ! Lentement, elle prit son planeur de papier dans ses mains. Puis elle le déchira en mille morceaux, avec haine et aussi un petit peu de folie. Après cela elle se remit à pleurer, longtemps. Et finalement, les larmes firent place à un sommeil lourd.

La petite fille capricieuse s’endormit dans son petit coin sombre.

 

Pseudo-auteur : Shaïra

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