Un baiser au pied du monde


Dans la chaleur estivale, la foule bouscule mes idées, elle écrase de sa masse mes pensées. Les visages souriants, les dents trop blanches et les langues assassines détruisent mon courage. Je vois la grande roue qui trône au centre de toute cette agitation menaçante, comme un halo saint qui bénit les accusations des têtes vides. Des ombres sans traits, pareilles à des fantômes solides, qui peuplent ce royaume où la fête est reine.

Il y a un rire permanent qui rend ma conscience sourde. Un bonheur qui crache son venin par intraveineuse et anéantis ma passion. Piétine mes espoirs.
Puis il y a une brise, un parfum qui l’accompagne et m’ensorcelle dans la nuit.
Ton parfum.
Tu m’entraînes dans ce mouvement incessant, parmi les visages sans âges. Ces impitoyables bourreaux qui n’ont de cesse de juger nos sourires. Nos gestes. Nos désirs secrets. Au milieu de ce vide je me sens nu, si vulnérable, paniqué par la conscience de tes doigts qui me frôlent. Tu enveloppes mon bras de ta poigne prudente et je sens sa puissance muette me traverser. Un courant électrique accordé par les cieux, méprisé par le commun des mortels. Alors, dans un réflexe irrépressible, mes yeux balayent la marée d’ombres qui nous entoure. Je m’inquiète des regards qui dégoulinent sur nous. L’espace d’un instant, j’imagine leurs crochets meurtriers et leur haine silencieuse. C’est seulement quand tes yeux vert émeraude rencontrent les miens que l’oubli l’emporte sur la peur, que tes mots insonores font disparaître la face du monde qui m’accuse. Nous accuse.
— Détends-toi Jules.
Tes lèvres murmurent ces paroles tel un secret. Je devine les lettres qui forment tes mots plus que je ne les entends. Et c’est comme si ta voix mettait en sourdine le reste du monde. Je n’entends que ta ponctuation, je ne sens que ta force, je ne désire que tes lèvres contre les miennes. Seulement, il n’y a pas assez de place pour mes souhaits. L’ivresse de la fête prend trop d’espace. Elle crie des accusations contre ton attitude désinvolte, contre mes joues rouges de plaisir. Rouges de honte. Je ne suis pas capable de les ignorer complètement. Je suis coupable de les entendre dans un coin de ma tête trop pleine de toi. Elles hantent chaque pas que je fais dans ta direction.
Mais toi tu souris. Tu ris. Et tu les oublis.
J’aimerai être aussi libre, être capable d’effacer leurs détonations invisibles, bien cachés derrière leurs lunettes clinquantes, glissés sous leurs chapeaux ridicules, dissimulés sous leurs maquillages outrageants. Là, se faufilant comme un nuisible intrépide, leur manège harassant me poignarde. Il tourbillonne dans les airs, s’écrase parechoc contre parechoc, fusille des cibles faciles. Après la fierté, il y a ce lot minable, ce moment de dure réalité. La récompense est-elle à la hauteur du risque ?
— Ce n’est pas écrit sur ton visage, tu sais… Tu es si mignon quand tu rougis !
Arrêtes de distiller tes mots d’espoir dans ma chair, tu pourrais finir par convaincre mes cellules nerveuses de te céder. Ce serait trop risqué. Je ne supporte plus ton intrusion, cette obsession que l’assemblage de syllabes rouillées fait naître dans mon coeur. Et cette folie contagieuse qui fait courir mes poumons.
Mais par-dessus tout, fait taire ton regard rieur qui me chuchote des mots dangereux. Alors que ta bouche me dit « mon ami », je vois les émeraudes imposantes de tes yeux clamer « mon amour » et des envies douloureuses me traversent l’esprit.
N’as-tu pas compris que cette alliance désespérée nous fait sombrer ? Que je ne suis pas une victime prête à tous les sacrifices ? Le maître du jeu n’est pas l’attachement pur et indomptable que tu chéris tant. Non. Le maître mot réside dans la parole sainte de ces têtes vides, de ces visages sans traits. Le salut réside dans la parole prêché par mon père, mes amis et même de ses étrangers vivant dans des contrées lointaines. La vérité flotte sous la forme d’une bulle dans l’air souillé de notre haleine qui se mêle. Elle renferme ces préjugés que propagent les nouvelles à la télévision. Cette haine qu’on fait gonfler contre nous n’a pas d’apaisement. Elle se nourrit de tes fous espoirs, de ton indifférence. La masse de ces ignorants se noie dans la peur de l’inconnu qui est contre-nature.
Les qu’en dira-t-on n’ont pas de prises sur ta détermination. Tu veux aimer, tu veux vivre. Mais est-ce possible de combattre ces chimères invincibles ?
Tu es un ange parmi les fous. Seul face au monde, comme un cheval sauvage, tu cours avec insouciance laissant derrière ton passage un parfum de jasmin. Je voudrais pouvoir t’emprisonner dans une boîte à musique, pour être le seul à être conscient de ta danse sans fin. Arrêter ce furieux entêtement qui te donne des ailes. Mais, c’est sous cette forme que je t’admire, sous ces traits insensés que je t’aime. Alors l’équation demeure insolvable.
N’as-tu pas compris, que je ne peux pas t’aimer ici ?
— Regarde, il y a un stand de tir ! Je suis le meilleur à ce jeu… Pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu crois pouvoir me battre ? Je te mets au défi !
Ne me défie pas, tu ne sais pas ce qui pourrait ressortir de ce duel. Je me suis munie du désespoir ce soir. Je transpire la gloire d’un terrible dessein dans la lumière clignotante des enseignes des forains. Leurs couleurs joyeuses s’impriment sur ma rétine, pénètrent ma peau, m’inspirent une force qui me dépasse. Elles subliment ton teint parfait, font de toi un
extraterrestre multicolore, te parent de leur ton criard. Tu es un paon qui fait la cour à mon cœur. Mon cœur qui est trop faible pour refuser tes avances. Mon cœur qui est prêt à tout pour ne pas te laisser t’enfuir. Mon cœur qui n’est pas prêt à oublier les jugements muets.
Entre nous, il y a un gouffre, la cible rouge au fond du stand et un forain prêt à toutes les flatteries pour te faire débourser tes maigres économies.
Un tir, deux tirs, trois tirs…
Puis, vient la récompense. Un porte-clés minuscule. C’est un cheval à la crinière ridiculement rose. Tu me l’offres avec ton sourire en coin. Tes doigts sont des lames qui lacèrent le bout de mes mains. Comme un galet créant des ondes sur l’eau, tu troubles le calme apparent de ma surface.
Le masque se fissure sous les assauts pervers de ton impertinence. Je hurle, supplie, me débats en dedans. N’entends-tu pas mes complaintes ? Ne vois-tu pas la détresse dans mes yeux ? Ne sens-tu pas la tension qui agite ma mâchoire ?
Regarde-moi ! Détourne-toi de moi ! Prends ma main ! Ne me touche pas !
L’hésitation malsaine m’enserre dans un étau de contradictions. Tu ne peux être mien dans ce monde, mais un autre existe. Un monde où la liberté est entière. Où la paix est complète. Où le tourment est absent. M’y suivras-tu ?
— Que dirais-tu d’un tour sur la grande roue maintenant ? Je t’avais promis un baiser au sommet de la ville, tu te rappelles ?
Le souvenir de tes promesses m’étrangle de ses lianes cruelles. Bien sûr que je me souviens ! J’ai tant rêvé tes baisers que j’ai peur que la réalité brise les songes idéalisés. Mieux vaut ne pas froisser leur emballage parfait. Ne pas défaire le nœud impeccable, laisser intact l’image fantasmée.
A la place, je réclame une barba papa, je veux la partager avec toi.
Tu me souris.
Ton sourire chantonne un air si doux ! Arrêtes de me sourire !
Tu me traites de romantique.
Je range le porte-clés dans ma poche et ma main a soudain froid. L’autre s’agrippe du bout des doigts à ton t-shirt trop grand. Mon regard s’attarde sur les pommes d’amour au rouge artificiel qui me nargue sur le comptoir. La brillance de cette coque écarlate est écœurante. L’odeur du sucre trop abondant a le goût de tes gestes tendres. Il y a l’illusion d’un bonheur trop intense qui se cache derrière la surface lisse, qui me dégoûte. Je sais que ce bonheur est inaccessible, inadmissible.
Je sens le poids de la culpabilité et de la délivrance dans ma poche. La fraicheur de la lame fait courir un frisson dans mon corps. Un mélange de plaisir et de terreur.
Comprendras-tu mon geste ?
J’arrache un morceau du nuage rose que tu as capturé grâce à tes pouvoirs mystiques. Et je le glisse langoureusement dans ta bouche entrouverte par la surprise. Dans une ruelle sombre parallèle à la fête qui bat son plein, je t’entraine. Confiant, tu me suis. Croyant sûrement que j’ai fini par céder à ta douce folie.
A l’ombre des faux semblants, je plaque ma bouche avide sur tes lèvres sucrées. Elles ont le goût de l’interdit, le goût de la liberté, le goût du désespoir. Le goût de notre premier et de ton ultime baiser. Coincé au fond de ta gorge je sens un dernier souffle.
Étouffée la douleur, évanoui le cri de vie.
La lueur clignotante persiste sur ta peau diaphane, la musique assourdissante fait vibrer tes yeux effarés par la souffrance, par la désillusion.
Je te veux pour moi, pour toujours. Mais je ne peux t’avoir, alors aucun autre ne te possèdera. Personne ne profitera de tes caresses, de tes caprices, de ta passion et de tes sourires complices. Personne !
La lame détruit ce futur imprévisible, ce temps qui avance et qui me fait peur.
Je murmure des phrases incompréhensibles, abîmées par la douleur de ce souffle qui s’enfuit de tes veines. La lame est brûlante de ta passion en deuil. Ma peau est meurtrie par ton essence rougeoyante. Ta main souillée par le rouge indécent, laisse une trainée indélébile sur ma joue. Un geste las, tu perds peu à peu de ta force.
Ne me hais pas.
— Adrien…, je supplie à ton oreille sourde.
Je t’admire.
Ce sont les autres les coupables. Je les accuse. Je les broie de mes mains ensanglantées. J’ai fondu sous l’acide de leurs paroles, sous leurs messes basses toxiques, sous la masse trop lourde de leur insensibilité. Accuse-les à ton tour.
Pardonne-moi.
Et accuse-les pour ce futur que je nous vole.
Dans tes yeux verts, j’aperçois la grande roue qui continue de tourner au-dessus de la ville. Elle s’anime inlassablement dans ce ciel qui désormais a perdu toutes ses étoiles.

 

Pseudo-auteur : Chandranee

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