Pensées closes


Elle s’appelait Kaïla et elle était différente. Elle pensait et agissait différemment. Petite fille. Seule contre le monde. Le monde entier à dos. Elle écrivait, proclamant à sa façon l’injustice de la Terre. Revenue des cours, Kaïla montait 4 à 4 les marches des escaliers du plus haut immeuble de sa ville, s’asseyait sur le toit, les jambes dans le vide, les jambes libres, libérées de toutes contraintes matérielles, et commençait à rédiger : « contre ce monde rempli d’hypocrites et de narcissiques ».

« Rejette cette façon de penser universelle qui contrôle et clôture les esprits ». Elle voulait créer un monde nouveau, un monde fait de justice et d’amour, de paix et de simplicité. Elle se battait contre ce système où les esprits sont rangés, regroupés, triés, classés. Où la méchanceté et la cruauté sont reines. Elle œuvrait pour ce qu’elle s’imaginait être le bien. Pour ce qu’elle se représentait comme le bien. A l’école, elle était exclue : trop étrange pour le regard des autres ; à la maison elle était critiquée : trop seule. Ses seuls réconforts se trouvaient dans les livres et dans l’écriture. Tout son temps libre était consacré à ces deux passions. Est-ce qu’elle vivait pour écrire ou bien le contraire ? Impossible à déterminer. Kaïla vivait un peu dans son monde, un monde très différent de celui des autres. A l’école, elle rendait des dissertations très intéressantes, traitant de l’égalité et du bonheur. « Un monde équitable serait un univers basé sur les principes du communisme », écrivait-elle.
Ceux qu’elle appelait injustement ses « camarades » la rejetaient, la prenant pour un aliène vivant dans une contrée très très lointaine. Trop lointaine. Trop différente. Elle avait l’air seule, prostrée, petite et si grande à la fois, elle impressionnait plus qu’elle intimidait. Elle voulait trop refaire le monde. Le soir, une fois rentrée chez elle, Kaïla écrivait. Elle accusait, détestait, revendiquait son droit d’expression.
« J’accuse :
– ce monde d’ignorance de sa rigidité terrifiante
– ces professeurs qui dégoûtent plus qu’ils n’apprennent
– Ce non-droit de penser différemment
– Ces adultes qui font voler nos rêves en éclat.
Je ne veux plus de ce monde. Si un jour, je disparais, ne vous inquiétez pas, vous tenez le coupable, l’accusé »
Elle écrivait des textes forts, porteurs de lourdes significations et bien ancrées dans le réel.
Souvent elle pleurait. Alors elle feuilletait son livre favori et se relevait plus forte. Ce qui la blessait le plus était de constater qu’elle était étrange pour les autres. On se moquait d’elle, on lui faisait des croche-pieds, on la rabaissait.
Jusqu’ici personne ne mesurait l’ampleur de ce rejet. Pas même elle. En effet, Kaïla pensait juste être cousine de l’indifférence pour eux. Mais c’est là où elle se trompait, car la différence effraie. Là réside toute la cruauté humaine. Elle mangeait seule, jouait seule, réfléchissait et agissait seule : elle vivait seule et à l’écart de personnes de son âge.
Un lundi identique -d’apparence- à tous les autres, Kaïla se trouvait sur la route qui la mènerait à ce qu’il osait surnommer « l’école de la vie ». Un « gamin » de sa classe passa, l’apostropha :
– eh l’intello ! Quoi de neuf dans ton monde de soleil bleu et de papillons ?
Bien évidemment, Kaïla, timide, réservée et discrète, fit mine de ne rien avoir entendu et pressa le pas. Cet épisode se répéta cependant sans arrêt les jours qui suivirent, les semaines s’éternisaient et les « gosses », si inoffensifs é première vue commencèrent à la harceler, à la bousculer, à la faire tomber… De fil en aiguille, la « jeune fille » commença à redouter ces
trajets. A se refermer toujours plus sur elle-même. Elle devenait quelque chose comme la mouche servante des araignées. Ils étaient devenus son ombre maléfique, ça en devenait effrayant. Et davantage encore pour quelqu’un de fragile comme elle.
Entre temps, ses écrits s’étaient multipliés et étaient devenus sa seule source de réconfort et de bien-être.
« J’accuse tout le monde tout en ne visant personne. Je vous hais tous. Vous aussi comme moi-même. J’accuse pour le reste de ma vie. J’accuse et vous comprendrez… »
Son rituel perdura, et Kaïla continua à rêver le monde du haut de son immeuble « du bonheur », tel qu’elle le surnommait. Mais un jour, son esprit aborda un sujet différent de tous les autres : qu’est-ce que rien ? Il n’y a pas de néant. Zéro n’existe pas. Tout est quelque chose. Rien n’est rien. Victor Hugo avait-il trouvé la véritable réalité ? Par exemple : qu’était-elle, elle ? A part quelque chose de confus…
Il y eut des pas. Des rires. Des chuchotements. Des gestes qui se voulaient discrets. Kaïla avait tout vu, n’avait pas bougé, n’avait pas compris. Les jambes, elle se concentrait sur cette sensation de légèreté, de liberté. Elle ne voulait pas se donner la peine de réagir à ce qu’elle interprétait comme des provocations. Peut-être était-elle restée trop naïve malgré tout ce qu’elle avait eu à encaisser. Des mains s’étaient collées à son dos. Des rires agressaient ses oreilles. Elle s’interdisait de se retourner. Elle était faible et forte, et fière. Et elle ne voulait pas qu’ils la voient pleurer. Pas alors que sa philosophie du rien se concrétisait… Après tout, si ce « rien » existait, elle en était la définition.
Voilà ce qu’elle pensait. Avant de tomber. Dans le vide. Ils l’avaient poussée. Elle avait oublié ses jambes dans le vide représentant la parcelle de liberté qu’elle s’octroyait.
Qu’elle S’ÉTAIT autorisée.
Kaïla était terminée.
Cette ignorance avait eu raison d’elle, l’avait tuée.
Là où sa pensée a commencé, sa mémoire finira.
Cette petite figure accusait le monde entier et il lui a fait payer.
L’acte consistant à penser est interdit. C’est ainsi qu’une vie s’acheva.
Une vie vécue 8 ans.
Parce qu’elle était différente.
Elle finit par partir dans les étoiles en poussant dans un dernier soupir un « j’accuse » à la tonalité éternelle.

 

Pseudo-auteur : Lassy de Villiers

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9 réflexions sur “Pensées closes

  1. Émouvant .
    Suspense du début à la fin.
    Pessimisme de celle ou celui qui écrit la nouvelle.
    J ‘ ose espérer que le monde n ‘ est pas si noir !

    • Tout dépend dans quel parti du monde on se situe…, je veux dire dans quelles conditions de vie on se trouve. Le monde est noir, peut-être pas souvent à ce point mais je pense que se serait possible. C’est une nouvelle réelle dans un monde réelle-imaginaire 🙂

  2. Texte poignant sur le rejet de la différence. Apparaît l’hyper sensibilité de l’adolescence et le regard sombre que l’auteur porte sur notre société. La fin tragique mais prévisible a cependant le mérite de nous entraîner dans une réflexion sévère sur le regard de l’autre et les blessures que cet autre peut infliger.

  3. Belle écriture pour cette nouvelle. L’auteur nous entraîne dans la dérive du personnage et nous fait toucher sa révolte et sa vision généreuse d’un monde idéal. Au delà des pensées intimes du personnage principal, on perçoit une dimension politique, à savoir comment devrait être la société.
    cette nouvelle est encourageante et j’espère qu’elle restera la première d’une longue série et pourquoi ne pas envisager l’écriture d’un roman pour développer en profondeur des personnages et une histoire?

  4. Nouvelle bien construite avec une progression dans l’intensité dramatique. J’ai bien aimé le style nerveux et la concision de certaines phrases qui font bien ressentir la détresse du personnage.

  5. Je rejoins les commentaires précédents, un texte très bien construit, qui se veut accusateur de notre société qui délaisse les personnes différentes qui osent penser différemment. Être plongé dans cet univers sombre des pensées du petite fille meurtrie est touchant et poignant. La fin est un prolongement de tout le texte, comme un point final au rythme des pensées du personnage, subtil. Bravoo !

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