Les mains moites


J’ai les mains moites. C’est idiot mais c’est l’idée qui me traverse l’esprit quand je franchis le seuil. Tous les gens que j’aime sont là –aussi certaines personnes que j’aime un peu moins – et je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à l’humidité de mes mains. J’essaie de me détendre mais tous ces regards braqués sur moi ne m’aident pas. Il fait chaud en plus et ma robe me gratte.

Sourire, il faut sourire. Je suis tellement perdue dans mes pensées que j’en oublie le B.A.BA de la politesse. Une amie de lycée est là, je ne l’avais pas revu depuis, je fais rapidement le calcul dans ma tête, neuf ans déjà. C’est fou comme les années peuvent s’accélérer après le bac. Je superpose dans ma tête son visage actuel et celui que j’ai en mémoire. Elle est encore jeune mais elle accuse déjà le coup. Je me demande si elle pense la même chose de moi quand elle me regarde. Pauline, la fille qui faisait fantasmer tous les garçons à l’époque. Souvent le soir, on les voyait qui attendait qu’elle sorte de cours pour lui proposer de la raccompagner. Je ne pouvais pas m’empêcher de la jalouser parfois même si je l’aimais bien. Maintenant, quand je la vois, avec ses cernes marquant les années qui passent, toujours jolie mais d’une beauté commune, je me dis qu’on est bien bête quand on est ado. Aujourd’hui, c’est peut-être elle qui me jalouse. Il faudra que dise à mes enfants (si tant est qu’ils viennent à naître) de ne pas trop envier les stars éphémères des années lycée. Ils ont souvent le vent bien moins en poupe quand on les retrouve un peu plus tard. J’ai lu un article là-dessus sur Slate qui confirmait cette conclusion, enfin là n’est pas le sujet.
J’avance dans le bâtiment et maintenant on se retourne carrément sur mon passage. Une dame entièrement habillée de rouge est là, à quelques mètres de moi. Je n’ai pas la moindre idée de son identité, pourtant elle me sourit comme si elle voyait une apparition divine. Je lui souris en notant intérieurement de demander à Guillaume qui est donc cette femme si avenante. On peut habiter avec quelqu’un pendant des années et ne pas connaître le visage de certains membres de sa famille après tout. Je repense alors à notre premier appart, on avait trouvé un
vingt-deux mètres carrés vers la station Poissonnière. Au début, on était aux anges d’avoir enfin notre chez nous. Et puis les odeurs de cuisine ont imprégnés la couette et les oreillers, on a rêvé de ne plus manger sur le bureau – ou de ne plus travailler sur la table à manger c’est selon. On a peut-être tout simplement vieilli et notre appartement étudiant avait perdu de son charme. On a alors emménagé dans un T2 rue de Charonne. On s’est sentis adultes, mais on continuait à bosser sur la table de la cuisine. Il y a des choses qui ne changent pas.
J’essaie de me concentrer sur la musique pour ne pas penser à la foule qui m’entoure, à cette série de gestes que je vais devoir accomplir, au trac que je ressens. J’ai dépassé la dame en rouge, j’aperçois maintenant ma famille sur la gauche, ils sont tous là. Tous, sauf ma cousine qui habite maintenant aux États-Unis et qui n’a pas pu faire le déplacement. Je ne lui en veux pas, d’autant plus qu’elle m’a invité pour une visite de Seattle dès que j’aurais un peu de temps. Ma mère a les larmes aux yeux, je crois qu’elle est encore plus fébrile que moi. Ma grand-mère vitupère dans sa barbe, je me demande ce sur quoi elle peut encore pester à ce moment précis. Une amie à elle lui a-t-elle fait l’affront de ne pas la saluer ? A-t-elle dû acheter une nouvelle paire de chaussures pour l’occasion et est-elle persuadée que le vendeur l’a escroquée ? Ou peut-être les deux à la fois… Le charme de certaines personnes âgées légèrement monomaniaques c’est qu’on lit en elles comme dans un livre ouvert à force. J’espère que mes manies ne seront pas trop insupportables quand j’aurai cet âge-là.
Et puis, sans que j’aie le temps de m’en apercevoir, Guillaume est là, à mes côtés. Il me sourit en me prenant la main, il a l’air vraiment heureux en me regardant. Je repense un instant à la moiteur de la main qu’il a prise, mais il n’a pas l’air d’y faire attention, j’oublie tout, la musique, la dame en rouge, ma robe, les soupirs de ma grand-mère, les regards braqués sur moi. Il n’y a plus que lui.
J’entends sa voix, puis l’homme en face de nous reprend :
– « – Marine Berthou, voulez-vous prendre Guillaume Lebel pour époux, promettez-vous de l’aimer, de le chérir, dans la richesse comme dans la pauvreté, dans le bonheur comme dans l’adversité et ce jusqu’à ce que la mort vous sépare ?
– Oui, je le veux ».
Ma voix n’a pas tressailli, j’ai du mal à le croire mais, ça y est. Je suis mariée. On enfile mieux une bague sur une main moite.

 

Pseudo-auteur : constanceg19

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