Le voyage d’Isidore


Papa n’était déjà plus qu’un au revoir qui rapetissait, avalant sans doute une autre goutte de sel venue des paupières. Mes grandes sœurs et moi le retînmes du bout des yeux mais l’horizon l’engloutit malgré nous. Alors Léonie me porta contre son cœur afin qu’il cessât de pincer, et les deux filles s’assirent autour de mon berceau d’osier.

L’océan de terre berçait notre embarcation commandée par un crapaud rabougri qui faisait vrombir la salle des machines pour engloutir la route. Des gens de toutes sortes nous attendaient sous des cabanes en plastique où nous faisions escales. À l’une d’elle, une espèce de chouette haute en couleur survola la passerelle et se percha non loin de nous.
Dans un murmure des lèvres, Léa se remémorait l’étrange poème qu’elle avait appris jusqu’au cœur. A la fin, ses épaules frémirent mais la responsabilité les lestait encore. Pour s’alléger, elle confia ma garde à Léonie qui donna son accord en secouant les feuilles blondes du palmier enraciné sur sa tête. C’était Léa pourtant qui à cet instant passait le peigne démêlant en même temps ses angoisses et mes cheveux.
L’ennui ne tarda pas à agripper Léonie qui en avertit sa sœur. Alors les jambes de mes gardiennes se nouèrent en tailleur et leurs visages s’orientèrent en vis-à-vis. J’observais de mon berceau le rythme se faire battre par quatre mains et les mots s’assembler deux à deux. J’aperçus même l’oreille de la chouette qui se prêtait à la comptine. Plus tôt, cette chouette à lunettes pourpres glougloutait dans un combiné maussade qui, bien embêté, répondait en grésillant. La chansonnette s’étant évaporée, elle roula des globes verts et noirs et entrouvrit un bec orange.
« Mes chéries, vous voyagez toutes seules ? » hua-t-elle.
Léa épingla ses lèvres et hocha sa tête presque rousse.
« Vous avez quel âge ? » hulula la chouette.
« Neuf et demi ! » s’écria Léonie.
« Bientôt douze » fit Léa.
La chouette siffla. « Et il y a une petite dernière que j’ai failli oublier ? »
« C’est un garçon » corrigea Léonie comme je restais muet. « Il s’appelle Isidore ».
« Oh, c’est un joli prénom ! » chuinta la chouette. « Et vous allez où ? »
« A Namma » répondit Léa.
La chouette sembla perdre boussole et tanga. Elle fit apparaître une grimace affreuse à cause des couleurs exotiques peintes sur son visage. Elle prit son envol une escale plus loin au bras d’un hibou grisonnant.
La soif arrêta ensuite notre embarcation à qui le crapaud donna la tétée, tandis que des vapeurs entêtantes nous pénétraient par les narines. L’orage gronda dans le ventre de Léonie. Léa extirpât de son cartable des pavés brillants dont elle déplia les feuilles d’argent, découvrant la mie garnie qu’elle partagea avec sa sœur. Elle ouvrit ensuite une malle dissimulée qui protégeait des lingots bruns. Sa langue en couva un, ce qui fit monter un sourire sur son minois. Léonie en colla un autre sur mes lèvres fermées et immobiles. Puis elle voulut imiter sa sœur, mais ses dents trop impatientes s’enfoncèrent dans le caramel et peinèrent à en ressortir.
Beaucoup plus loin, notre embarcation jeta l’ancre et ses voyageurs la délaissèrent. À notre passage le crapaud rabougri croassa un au revoir baveux.
Se dressait devant nous une immense maison de verre. Malgré les glaçons sillonnant nos épidermes, nous nous engouffrâmes dans la maison et découvrîmes une forêt de jambes pressées poursuivies par des boîtes à roulettes bringuebalantes. Une voix invisible orchestrait
la chorégraphie des mouvements. Un tableau de signes clignotants plissa les mirettes de Léa, sur laquelle Léonie et moi nous blottîmes car le gel approchait nos cœurs. Le courage cependant épaula Léa qui nous guida à travers les bois mouvants jusqu’à un toboggan à marches coulissantes. Il nous descendit dans une galerie bleu marine.
Au plus sombre de la galerie apparut un sphinx violacé nous affublant d’une paire d’yeux impérieux. « Où allez-vous ? » Ses mots s’échappèrent de sa bouche sans la remuer et rebondirent sur les parois du tunnel pour faire des échos. Timidement, la voix de Léa se hissa de note en note jusqu’à l’oreille du sphinx pour lui compter les drôles syllabes de son poème. « Train trois mille quat’cent diz à destination de Misona, voiture quatorze, places trent’deux et trent’trois. » Le menton du sphinx s’abaissa, un pas de danse le déporta sur le côté, et son visage impassible émit de nouvelles paroles : « Tout de suite à gauche, à la sortie de l’escalier. »
Nous escaladâmes l’escalier et son sommet souffla ocre sur nos cheveux pour les ébouriffer. Nous attendîmes un moment, hypnotisés par la course que se livraient trois aiguilles jaunes dans un manège bleu. Une longiligne paresseuse se faisait doubler par une flèche impatiente, tandis qu’une courte et grasse dormait carrément. Et puis dans un éclair de bruit une anguille d’aluminium aux narines effilées allongea son corps infini devant nous.
Ses écailles se déployèrent pour libérer ses hôtes et nous nous entassâmes pour les remplacer. Nous fûmes bousculés par un orang-outan à barbiche et une girafe qui papillonnait des oreilles. Une patte de sphinx nous aida à franchir le seuil ; nous nous aperçûmes qu’il avait fait fondre les glaçons de nos peaux lorsqu’il avait déjà disparu. Nous nous installâmes sous l’oeil d’un pachyderme et l’anguille serpentait déjà l’océan calme.
Comme les jambes de Léonie gigotaient, je compris qu’un état d’urgence s’était déclaré dans son bas-ventre. Léa nous emmena dans une cabine puante. Elle décapuchonna un
puits et s’équilibra dessus, sa jupe aux pieds. Des lambeaux d’or s’échappèrent d’un robinet caché. Vint le tour de Léonie que le vertige embrassa lorsqu’elle laissa tomber un œil au fond du trou. Comme elle craignait de tomber, il fut établi que Léa la maintiendrait sauve tandis que je ferais mes propres affaires dans le lavabo, à la façon des garçons. Ces missions accomplies nous rejoignîmes nos sièges ; le pachyderme avait déposé son arrière-train en face de nous. Il mouchait sa trompe et voulut nous sourire mais je distinguai beaucoup trop ses défenses.
Il sortit d’une poche ventrale un sac de bijoux, rubis et diamants qui lancèrent des étoiles filantes dans les prunelles de mes soeurs. Léa secoua ses cheveux pour en éloigner les étoiles, mais ces dernières trop nombreuses illuminèrent Léonie. L’éléphant lui tendit alors une pépite cuivrée. Les lourdes paupières du pachyderme cernèrent la réprobation juste née sur les lèvres de Léa, qui impressionnée l’avala et la tapit dans sa gorge. Puis la patte de l’éléphant lui présenta une émeraude d’une telle beauté que ses éclats l’ensorcelèrent.
À cet instant survint le sphinx. « Messieurs-Dames, contrôle des billets s’il-vous-plaît. Ah, ce sont vos filles ? » L’éléphant balança sa trompe de gauche à droite. Le sphinx poinçonna les trois papiers qu’on lui tendait. Avant de disparaître, il lança un regard de feu sur le visage de l’éléphant qui dégoulina. Le pachyderme rangea les morceaux de trésor et son arrière-train le souleva clopin-clopant loin de nous. Un arc-en-ciel libéra mes sœurs de leur sortilège.
Parfois, l’anguille à bout de souffle perdait de l’élan jusqu’à couper sa course. C’est à l’une de ces pauses qu’un couple de tourterelles aux cernes souriantes bâtirent leur nid en face de nous. Le père tourterelle couvait devant son ventre un oeuf à couvercle d’où partaient quatre membres ronds et roses.
Quelques moments plus loin, ces membres s’animèrent et le couvercle se souleva. Pour éteindre des premiers gémissements, la mère tourterelle libéra de l’œuf un poussin blanc immaculé. Elle l’éleva dans les airs sur lesquels marchait le poussin. Ses yeux azur se promenèrent sur mes sœurs puis se collèrent à moi. Sa marche se transforma en course hoquetante et balbutiante et ses doigts tremblants me désignèrent. « Oh, je crois qu’il aimerait votre poupée » constata le père tourterelle. Le bras jaloux de Léonie m’enlaça.
La mère tourterelle décida qu’il était l’heure de la sieste. Elle avait dû prévoir le passage de l’homme de sable, car gardiennes et tourterelles s’embrumèrent de sommeil le temps d’un presque dernier rayon de soleil.
Moi qui ne savais pas dormir, je posai les yeux sur le théâtre glissant du dehors. Des cachalots hagards baignaient paresseusement dans des flaques d’herbe bordées de buissons à l’écume rousse. Il arrivait parfois que l’anguille bondissait d’un précipice à l’autre sans modifier la fluidité de sa course. La pénombre grignotait le paysage ; l’anguille gagnait en altitude car elle fendait des nuages anthracite.
« Dans un instant, la gare de Namma. Merci de ne rien oublier dans les voitures » annonça la voix invisible, sans doute avalée plus tôt par l’anguille. Mais le sommeil enfermait gardiennes et tourterelles tandis que l’anguille s’arrêtait. Je ne pouvais atteindre qu’un regard azur et mi-clos. Je déformai alors mon visage de cire vers la paire d’yeux. Ceux-ci s’élargirent. Je tentai une seconde torsion du nez accompagnée d’un cisaillement des sourcils. Les joues rondes s’empourprèrent et les paupières se muèrent en barrage. Comme j’insistai dans une nouvelle figure, le barrage céda et les poumons du poussin expirèrent un long cri d’horreur. Surpris, Morphée écarta les bras et libéra gardiennes et tourterelles de son étreinte.
La voix invisible répéta le nom de Namma, ce qui électrisa le corps de Léa. Nous fuîmes l’anguille sous ses ordres et en toute hâte. Pressée mais polie, celle-ci attendit que l’air libre nous accueillit avant de rabattre ses écailles et de reprendre sa nage.
Nous étions seuls, perdus dans un nuage engourdi où se baladaient quelques spectres. Nous n’osions bouger avant que se dessina une ombre soudainement familière. Alors les jambes de mes sœurs devinrent des hélices, leurs bras des ailes reliées par l’arceau de mon berceau, et ensemble nous volâmes vers la silhouette qui ouvra grand ses bras pour l’atterrissage. Nous plantâmes nos doigts dans Maman douce et douillette.

 

Pseudo-auteur : Soruf

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