Attendons l’Enfer


Ce jour-là, je me suis réveillé en sursaut. Le souffle chaud et sec de l’endroit me balayait le
visage telle une bête furieuse et féroce. Contrairement à ce que l’on peut penser, l’Enfer ne sent pas
le soufre, il dégage une odeur de sang, ferreuse et légèrement acide. En me levant, je vis un petit
papier à côté de mon sac de couchage :
« Trois jeunes tambours s’en revenaient de guerre, s’en revenaient de guerre, et ri et ran, ran pa ta
plan, s’en revenaient de guerre. »

Ces mots indiquaient l’espoir. Je regardai alors vers le bas de la colline de pierre rouge. Les
millions de personnes attendant depuis le « Grand Boum » se dirigeaient vers le Styx, vomissant ses
eaux rouges, elles aussi, en un torrent ardent digne du diable. Ou d’Hadès. Question de point de vue.
Nous attendîmes. Nous attendîmes le passeur, depuis des mois, des années ou des siècles,
personne de pouvait différencier. Mais quelle importance, le passeur n’est jamais venu. Charon, qui
devait faire traverser le fleuve infernal aux morts, sur sa barque usée par des millénaires, voir plus,
de travail acharné, Charon, était parti. Et nous l’attendîmes. Tous les morts du monde ne pouvaient
atteindre les Enfers. Nous nous demandions tous que diable faisait-il, alors que enfin il avait du
travail. Et c’était le cas de le dire. Mais aujourd’hui, il allait peut-être venir. C’est possible, mais
quand on voyait le nombre de fois que il allait « peut-être » venir, on perdait vite espoir.
Je mis mes chaussures et me dirigea moi aussi vers la grotte sombre qui abritait le Styx. Je
vis tout en marchant la tristesse et la misère sur le visage de nombres de mes camarades. Il y avait
parmi eux plusieurs – et même beaucoup – enfants et bébé, parmi les femmes et les hommes qui
avaient l’air d’avoir envie de se suicider. Sans doute certains d’entre eux l’avaient déjà fait. Ils étaient
sûrement déçu de voir que l’autre côté était bien pire que l’Avant. Bien sûr ils n’imaginaient
sûrement pas que leur capitaine de croisière direction Enfer était en vacances. Ils n’imaginaient
même peut-être pas qu’ils auraient un capitaine de croisière direction Enfer. Peut-être pas non plus
qu’il y auraient les Enfers. Enfin bon. Les milliards de personnes se hâtant d’aller au bord du fleuve
de sang semblaient inexpressifs, même les bébés semblaient sans vie. Ce qui était le cas d’ailleurs…
En marchant je ne me rendait plus tellement compte qur mes jambes me faisaient mal, tout
comme mes pieds, ma tête, mon ventre et toutes les autres parties du corps. Seulement mon
annulaire gauche ne me faisait pas mal… Attendez… Ah non, finalement il n’y a pas d’endroit qui ne
me faisait pas mal.
Le chemin de la colline à la grotte n’était pas très long, mais il semblait s’allonger, s’allonger,
pour enfin devenir éternité. Tout en marchant, je regardai les gens autour de moi, et me demandait
quelle était leur vie, leur maison, leurs loisirs, leurs familles, à quoi ils pensaient, quelle était leur
mort. Et soudain la mienne me revint. Je suis mort pendant la fin du monde, pendant le « Grand
Boum », comme ils l’appellent. Étant orphelin depuis ma naissance, mon père mort juste avant et
ma mère morte en me mettant au monde, je me suis retrouvé en orphelinat toute ma vie. Vie plutôt
courte. Quand j’avais quatorze ans l’apocalypse s’est déclaré. Il y eu des tremblements de terre, des
éruptions volcaniques, même de volcans éteints depuis plusieurs milliers d’années, la mer a
commencé à monter, très vite, puis à redescendre, puis enfin remonta pour engloutir la Terre. Mais
je suis mort avant la Grande Inondation. Je suis mort écrasé par le toit d’une gare lors d’un
tremblement de terre. Une mort très élégante, et digne des plus grands hommes du Monde, me
diriez-vous. Mais j’en suis assez content. Je n’ai pas vraiment beaucoup souffert, cela a été très
rapide. Cela aurait pu être pire. En fin de compte quand on meurt on ne se rend pas bien compte de
la douleur. C’est comme si on s’endormait tranquillement. Et pendant ce temps on voit sa vie défiler
devant nous. On s’endort puis on se réveille. On se réveille devant le Styx, attendant qu’un
fonctionnaire dirigeant la barque de la mort rentre de vacances et vienne nous chercher.
J’étais enfin arrivé à la grotte que certaines personnes allumèrent quelques torches sur les
murs, ce qui ne servait à presque rien puisque l’obscurité était telle que, telle un trou noir, elle
engloutissait la moindre parcelle de lumière qui arrivait à son antre. Ou alors c’était le fleuve. Mais
cela n’a aucune importance. Tout le monde se mit en rangs puis s’assit en tailleur. Je fit de même,
puis nous commencèrent à entonner « Trois jeunes tambours s’en revenaient de guerre, s’en
revenaient de guerre, et ri et ran, ran pa ta plan, s’en revenaient de guerre », comme pour encourager
Charon à venir nous voir. En vain, bien sûr, comme tout le monde le savait, mais je pense que c’était
plutôt pour se donner un espoir, une petite lueur dans les yeux. Nous nous sommes arrêtés, et, dans
un silence absolu, en excluant bien sûr l’assourdissant concert que nous donnait le torrent ardent
juste devant nous, nous attendîmes. Nous attendîmes à peu près 15 minutes avant d’entendre les plus
vieux d’entre nous chantonner, comme dans une espèce de transe :
« Lundi matin L’Empereur, sa femme et le petit prince, sont venus chez moi pour me serrer la pince,
mais comme j’étais parti, le petit prince a dit : puisque c’est ainsi nous reviendrons mardi. »
Les lueurs dans les yeux s’éteignirent. Tout espoir était fini.
Ce n’était pas aujourd’hui que nous allions traverser le fleuve des Enfers.

 

Pseudo-auteur : Tseundru

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