Née une deuxième fois


Le vent ramène sur mon front ma frange trop longue. Je la ramène en arrière, ma main tremble. Je regarde le soleil, celui des autres. Celui qui réchauffe, qui met du baume au cœur. Sur moi il n’a aucune emprise, aucun effet. Mon soleil à moi est blanc, et viens des tréfonds de la misère, d’un monde sale où seuls les marginaux dans mon genre vont. Il est là, dans ma poche, et je n’attends que lui, il n’attend que moi.

Le dos courbé et la tête basse, je passe vite devant la grande porte à moitié défoncée du squat où je survis depuis quelques jours. C’est la journée, personne n’est là, ils sont tous parti faire la manche, ou en quête de l’or de la rue. Moi c’est fait, je me rapproche dès à présent de ce que l’on appelle entre nous, le moment extraordinaire. Nous, c’est la petite bande qu’on forme moi et mes amis depuis quelques semaines. On s’est promis d’être solidaire dans ce monde pourri et souillé par la misère. Nous sommes tous toxicos, on le sait, mais au moins nous ne sommes pas vraiment seuls. On s’est tous promis de tout faire ensemble, de tout partager. Came ou états d’âme.

Mais aujourd’hui, je garde ma dose pour moi. C’est un mec qui traîne pas loin qui me l’a offert, à moi. Il veut que je la goûte.

Près du squat, un petit escalier mène à un renfoncement dans le mur. Derrière une brique dessoudée du mur, j’ai planqué mon matériel personnel. Tout y est, je me sens déjà mieux, rien qu’à l’idée de débuter mon petit voyage.

C’est tellement magique comme sensation. Une projection rapide vers un autre monde, un boum qui se produit dans l’esprit et les os. Une déflagration de bonheur et de bien être, et là, on peut partir vers la source du plaisir. C’est ce que l’on ressent tous, tout en sachant pertinemment que ce n’est que du plaisir faussé, artificiel. Mais une fois que l’on a gouté à ça, c’est fini. On entre dans la recherche perpétuelle, dangereuse mais vitale de ce bonheur furtif. De cet instant orgasmique. Et notre vie se fait autour de ce moment extrasensoriel, qui cause lentement notre perte. C’est à la fois le sésame nous permettant d’entrer dans le jardin d’Eden, comme le diable qui nous fait retomber en enfer dés lors que la descente intervient pour briser notre bien être.

J’ai fini, je met la cuillère en inox, la bouteille en plastique à moitié remplie d’une eau croupie de côté, je cherche une veine pas trop amochée, et m’injecte ma substance vitale. Je baisse les yeux, pour ne pas voir le rouge se mêler au blanc. Je détruis mon corps, ma santé, mon intellect, mes qualités, consciemment. Mais la vue du sang, je ne supporte pas.

Et là c’est enfin le boom. Un boom presque intersidéral. Quasi instantanément, je sens mes membres inférieurs se dérober. Mon corps me trahit si souvent. Mais je sens qu’il y’a un problème. Mon embarcation est différente de d’habitude… Je ne ressens pas ce que je ressens d’ordinaire. Non, c’est même extraordinaire. Je ne comprends pas de suite ce qu’il se passe. Mon esprit trouble cherche la cause de ce malaise, et puis je comprends doucement, que ce n’est pas une défonce habituelle. Je suis tout simplement en train de faire une overdose. On la connait tous, on en a tous peur.

Oui, c’est elle qui me tire par le bras, je veux résister, mais c’est trop tard. Mon corps s’affaisse doucement sur les marches de pierre. Le ciment entre dans mon crane, mais je ne le sens pas. Je ne sens plus rien.

Je ne vois pas mes jambes, je ne vois pas mes bras, ni mes pieds, je me vois à moi. Mon entité, mon entier. Mon esprit est parti, il plane au dessus de mon corps. J’aperçois mes mains qui se décrispent, faisant tomber la seringue. Comme la Belle au bois dormant et son maudit fuseau, auquel elle est destinée. Je me vois mourir, je vois ma peau devenir plus blanche que de la porcelaine fini. Je vois ma bouche bouger lentement pour laisser un dernier souffle sortir de mes poumons fragiles.

Je ne ressens plus rien, je ne peux que constater avec effroi ce qui est en train de se passer. Je suis en train de mourir.

C’est tellement différent de ce que j’ai pu vivre avant. Entre la rue, les squats, et la came, je frôle la mort plusieurs fois par jour. Mais là, c’est une traversée extraordinaire que je suis en train de faire. La traversée entre le monde des vivants et l’autre côté. Alors, je prends peur. Je ne veux pas, je ne veux plus. Je ne veux pas traverser ! Cette sensation me glace, me tue. L’image de moi dans cet état me pétrifie, me secoue. Mais c’est trop tard, mes yeux se détournent déjà de la scène, attirés par une brusque lueur en face de moi. C’est rond, lumineux, et je me sens happée, comme une planète prés d’un trou noir.

Je m’avance doucement, en volant. Mais quelque chose interrompt ma course vers la lumière. Mon regard est dévié, et se redirige à nouveau vers mon corps en bas. Je n’ai pas bougé. Mais quelqu’un s’approche de moi, je le reconnais, c’est Michael, un ami de la bande ! Il est paniqué, ces gestes sont imprécis, il détache d’abord mon garrot, me gifle. Une fois, deux fois, puis de plus en plus fort. Il me prend les épaules, et me secoue violemment. Doucement, je ressens des tiraillements, on me tire, je reviens en bas. Je ne vois plus la lumière. Ma vision se brouille, mais je retrouve l’ouïe ! Je l’entends crier, pleurer de toutes ses forces. Je m’accroche, je m’accroche à l’essence de la vie, les sensations. Je me concentre sur sa voix, et cette dernière me fait sombrer.

Je me réveille doucement. Mon corps est encore tout engourdi de ce qu’il a traversé ces dernières heures. Je suis à l’hôpital. Je suis vivante.

Un docteur s’approche de moi, me demande si je vais bien. Je réponds par l’affirmative, troublée et confuse. Il m’explique alors que je sors d’un coma qui a duré deux jours. Deux jours pendant lesquels je me suis battue. Je ne pense même pas à lui parler de ce qui a eu lieu. Ce n’est pas la peine. Pour être considérée encore une fois pour l’allumée de service ? Non merci. Et puis, je suis sure que ce que j’ai doit avoir une autre utilité que celle de faire de moi une bête de foire.

Je sens un froid à l’intérieur de mes os. Je sens mon bras, et la perfusion qui le blesse. Instinctivement, je pense à mes habitudes mortelles. Un avant gout de manque traverse mes muscles. Et ça me rappelle la sensation que j’ai éprouvée quand je m’élevais dans l’air. C’est une révélation pour moi. Le manque n’est qu’un sombre allié de la mort. Et je ne veux plus m’éloigner de la vie à ce point.

Cette traversée, cette expérience, m’a transformée en profondeur. Je ne veux plus jamais voir une seringue de ma vie. Je ne veux plus que l’on me parle de drogue. Je veux vivre. Je veux sentir, je veux marcher, courir. Faire quelque chose de ma vie, autre chose que la détruire. Grâce à elle, je suis née une deuxième fois.

 

Pseudo-auteur : Irisandre

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3 réflexions sur “Née une deuxième fois

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