Drôles de drames


Il y avait eu un mort, cette nuit là. Le corps avait été retrouvé devant la porte du manoir.
C’est Madame Leblanc qui l’avait découvert dans la matinée, en sortant chercher les bouteilles laissées par le laitier. Elle avait grimacé d’abord, en constatant que le sang avait débordé sur son paillasson. Dans une suite logique, elle avait donc d’abord porté le tapis dans la cuisine en prenant soin qu’il ne goutte pas sur le parquet. Puis seulement elle avait soulevé le cadavre par les épaules et l’avait traîné dans la salle de bain. Elle avait vu assez de films d’Hitchcock pour savoir que le meilleur endroit pour un mort malvenu est la baignoire, quitte à ce que les pieds en dépassent.

Le Colonel, un homme séducteur et encore bien bâti qui ne quittait jamais son costume bien après la fin de ses années de service, s’était alarmé le premier d’une odeur de sang séché en sortant un pot de moutarde de Dijon d’un placard. Il était alors parti à la recherche du Professeur dans le bureau, à l’autre bout du manoir. Celui-ci avait ajusté ses lunettes de myope avec intérêt, avait remis sa veste violette, puis l’avait suivi jusqu’à la cuisine et y avait aussitôt diagnostiqué que Madame Leblanc leur donnerait quelque explication sur l’affaire.
Ils étaient tous trois dans la salle de bain lorsque Cassandra Rose, attirée par la violente discussion qui semblait y avoir lieu, pénétra à son tour dans la pièce.
– Mon Dieu, un mort dans la baignoire ?
– Très chère, se précipita le Colonel en lui prenant la main. Ce n’est pas un spectacle pour vous…
– Qui est-ce ? demanda-t-elle en le repoussant négligemment pour y voir de plus près.
On dirait…le jeune docteur qui a pris le thé chez nous, hier soir…
– Tout à fait Mademoiselle, intervint le Professeur sur un ton neutre. Il semblerait que le Docteur Lenoir ait été victime d’un assassinat ici même.
– Au manoir ? s’exclama Mademoiselle Rose. Comment donc, tué ? Alors…par l’un d’entre nous?
– Tout à fait, Mademoiselle.
– Je vais de ce pas prévenir Madame Pervenche.
Mais en sortant elle heurta le torse d’armoire du Révérend Olive, qui bafouilla des excuses avec sa maladresse caractéristique en présence des femmes.
– Pardonnez-moi, j’ai entendu du bruit et…
– Figurez-vous mon ami que nous avons un mort sur les bras, lui confia le Professeur Violet. Le cadavre du jeune homme qui nous a rendu visite hier et que nous avions prié de rester dormir a été retrouvé sur le perron ce matin par Madame Leblanc. Face à ces circonstances particulières je ne vois qu’une explication : le criminel a lui aussi dormi au manoir Tudor.
– Messieurs, Mes Dames, l’interrompit poliment le Colonel Moutarde, je vous propose de poursuivre notre enquête dans un lieu plus convivial, après avoir sorti ce pauvre garçon de la baignoire.
Le Révérend regarda avec une pointe d’envie le Colonel prendre le bras de Mademoiselle Rose et la conduire dans le couloir. Il lui arrivait de plus en plus d’être traversé par des pensées moins pieuses qu’il ne l’aurait voulu.
Nonchalamment, le Professeur Violet l’aida à tirer le jeune homme tout raide de sa position inconfortable, puis le soulevant sans effort dans ses bras, le Révérend suivit le Colonel et la Dame jusqu’à la salle de billard.
– Attention à ne pas tacher le parquet, grinça Madame Leblanc de sa voix sèche.
Madame Pervenche avertie de toute l’affaire, on étendit un drap sur la table de billard et on y déposa le mort.
Le Professeur revint avec ses outils d’observation. Une piètre panoplie de détective qu’on aurait aussi bien pu trouver dans la commode d’un enfant de six ans.
– Cassandra, appela Madame Pervenche avec l’air obligeant dont elle usait toujours pour obtenir quoi que ce soit, laissez-moi donc le soin d’éclairer le Professeur.
Tandis que Monsieur Violet observait minutieusement le corps à la lumière du chandelier, l’espace sembla se resserrer entre les convives, probablement en raison du bref silence qui se creusa dans la pièce, et que le Colonel Moutarde s’empressa de briser par une plaisanterie au troisième degré qui laissa tout le monde un peu perplexe.
Néanmoins, l’atmosphère avait repris un peu de souplesse.
– Ce qui m’étonne, commença le Professeur sur le ton de celui qui s’apprête à étaler sa science, c’est qu’il semble saigner à la fois du crâne et de la carotide, si bien que nous n’avons pas moyen de savoir si sa plaie vient d’un coup de poignard ou d’un coup porté par un objet dur. Par ailleurs, les marques de strangulation au cou ne permettent pas de déterminer si la cause de la mort vient de cet étranglement ou des pertes de sang.
– Est-ce vraiment nécessaire de s’attarder sur ces détails ? s’agaça Madame Leblanc en donnant des coups secs sur son tablier.
– Tous les indices nous seront profitables, Madame. D’autant que si nous voulons laisser la police à l’écart, il nous incombe de découvrir les circonstances du meurtre, question de responsabilité !
– Oh oui, n’alarmons pas inutilement les autorités, s’inquiéta Mademoiselle Rose, qui craignait pour sa carrière.
– Non, ce que je me demande c’est qui au nom du Ciel a bien pu commettre ce crime ? souffla timidement le Révérend.
La tension monta d’un cran entre les invités qui, les yeux baissés, se jetaient de temps à autres quelques coups d’œil méfiants.
Le Colonel Moutarde tenta une nouvelle percée, mais sa phrase décanta dans le silence trop dense et se perdit dans les poutres du plafond.
– Les autres pièces nous donneront peut-être une piste, suggéra le Professeur Violet sans quitter son rôle d’inspecteur des travaux finis qui semblait l’enthousiasmer au plus au point.
On fut très soulagé de sortir de la pièce encombrée de ses vapeurs nerveuses. C’est à peine s’ils prirent le temps de replier le drap sur le défunt avant de sortir.
Il s’agissait à présent de balayer les quelques cinq cent mètres carrés du manoir au plus vite, le départ des uns et des autres étant prévu en début d’après-midi.
Ils montèrent d’abord dans la chambre destinée au Docteur Lenoir et constatèrent que le lit n’avait pas été défait. Le meurtre avait donc eu lieu entre le moment où le jeune homme avait pris congé et celui où il était monté se coucher.
L’inspection du salon ne donna rien. En revanche, on put rapidement rassembler les armes susceptibles d’avoir servi à l’assassin : le chandelier du hall, la vieille corde de marin qui décorait le bureau, un grand couteau de cuisine, et on réquisitionna même la matraque du Colonel Moutarde.
C’est dans l’escalier descendant de la cuisine vers la véranda qu’on découvrit les premières taches de sang.
Aussitôt on soupçonna Madame Leblanc pour ses fréquentes allées et venues dans la cuisine. Mais elle se défendit en arguant que la corde trouvée dans le bureau avait servi au meurtre et qu’elle ne s’était nullement aventurée dans cette aile du manoir de la soirée.
De même, le Colonel et Mlle Rose rappelèrent qu’ils n’avaient quitté la salle à manger que pour aller se coucher, bien après que Lenoir les ait salué pour se rendre dans sa chambre. On les laissa donc disposer et remporter la matraque.
Le Révérend Olive ne put que serrer les dents en les voyant partir ensemble.
En poursuivant vers la véranda, Madame Pervenche commença à montrer des signes d’agitation.
– C’est que…je me souviens avoir entendu du bruit, dans cette partie du manoir, juste avant d’aller me coucher.
Or à cette heure tardive, il ne restait plus que Madame Leblanc nettoyant la cuisine et le Professeur Violet travaillant encore dans le bureau après le souper. Le Révérend était alors déjà dans sa chambre.
Effectivement, ils trouvèrent la clé anglaise mal suspendue à son crochet, et à peine débarrassée du sang écaillé qui s’effritait sur la pince.
Plus personne ne pipait mot. On se contentait de regards lourds de menace, levés presque toujours vers Madame Leblanc, qui tirait de plus en plus fréquemment sur son tablier.
Il n’y avait pas d’autre explication. Comment le Professeur Violet aurait-il pu, depuis le bureau ? Le Révérend Olive, dans sa chambre, devant sa Bible ? Et Madame Pervenche, qui ignorait jusqu’au nom de clé anglaise ?

Joseph avança son pion de trois cases et hésita encore avant de se reculer sur sa chaise avec un sourire satisfait.
– J’accuse, Madame Leblanc, dans la véranda, avec la clé anglaise.

En réalité, il était loin du compte. C’est qu’il n’y aurait pas eu assez de place dans la pochette jaune contenant les solutions du mystère pour toutes les cartes qui avaient été réellement impliquées dans le crime.
Madame Leblanc avait bien fait une tentative d’assassinat avec une clé anglaise dans la véranda. Elle avait depuis longtemps des convulsions meurtrières, aggravées par l’impolitesse du Docteur Lenoir, qui n’avait fait aucun commentaire sur la qualité du repas ni salué la vieille maitresse de maison qu’elle était en montant se coucher.
Mais de son côté, Cassandra Rose s’était elle aussi sentie outragée par le peu d’attention que lui avait porté le bel homme. Elle avait prétexté une conduite indécente de sa part pour faire du Colonel Moutarde son complice.
Celui-ci, qui par ailleurs se satisfaisait assez bien de l’élimination d’un concurrent potentiel dans la conquête de Mademoiselle Rose, accepta volontiers de rejoindre le Professeur Violet dans son bureau pour y détacher la corde.
Ce dernier connaissait le Docteur de longue date. C’était comme par hasard le dernier être vivant connaissant la réelle origine de ses millions de rente… Tous trois étaient donc partis ensemble à sa recherche, l’avaient retrouvé étendu dans la véranda respirant encore, et avaient terminé le travail.
Madame Pervenche avait entendu du bruit. Découvrant le corps, elle ne put s’empêcher de rajouter quelques coups de matraque sur le crâne du mort car elle avait toujours eu horreur d’être laissée pour compte.
Il ne restait guère que le Révérend qui, légèrement somnambule, avait trouvé un cadavre salissant la véranda et l’avait poliment déposé sur le perron du manoir.
Il avait certes des pensées moins pieuses, mais il se faisait soigner.
Ce serait pour une autre fois.

Pseudo-auteur : Nina

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Une réflexion sur “Drôles de drames

  1. J’adore ta nouvelle ! Le scénario est très original, bonne écriture, je te dis bravo ! On aurait aimé plus de développement, mais faute de caractères, je pense !

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