Pour se souvenir du présent


Ce n’était pas seulement une envie impérieuse, sortie de nulle part, un désir irraisonné qui l’avait surpris en descendant les escaliers pour le petit déjeuner. Il avait le sentiment d’avoir attendu trop longtemps déjà, de même que ce besoin, il en avait soudain l’étrange certitude, l’avait accompagné sa vie durant sans qu’il en ait pris conscience, resté silencieux depuis toujours comme un nœud de démangeaisons se réveillant sur un carré de peau qu’il ne pouvait atteindre, quelque part, probablement, entre ses deux omoplates.

Les paupières à peine entrouvertes il avait descendu une première marche, elle avait craqué comme d’habitude, mais avec une résonnance plus profonde, une vibration qui avait roulé jusqu’à son mollet avec un drôle de son mat, irrégulier.

Il n’y avait pas prêté attention d’abord mais arrivé à la moitié de l’escalier, la note retentissait encore le long de sa jambe. Il s’était arrêté pour secouer les croches et les rondes accrochées à ses poils après s’être retourné vers l’étage avec un œil suspect, et puis il avait poursuivi sa descente et chaque pas accentuait son malaise, le rendait toujours un peu plus lourd sur les marches qui grinçaient sous lui avec chaque fois un cri un peu plus strident, par la pression plus marquée de son poids.

Il lui semblait avoir pris dix ans en bas de l’escalier. Le cerveau embrumé par des fumées de sommeil, il s’était quand même dirigé vers la cuisine pour faire chauffer son thé, avait démarré la bouilloire et s’était laissé retomber sur sa chaise, sa tasse vide entre les mains.

Pourquoi cette oppression soudaine contre sa poitrine, maintenant, pourquoi ces tempes moites et ce son insupportable de la bouilloire qui lui perçait les tympans ?

Sortant peu à peu de son atonie, il se projeta à nouveau en train de descendre l’escalier, cherchant à retrouver la brève intuition de l’angoisse qui l’avait traversé au niveau de la septième marche…Une image lui apparut une seconde, il crut y reconnaître plusieurs bancs en bois et un long bureau légèrement en surplomb.

A quoi ressemblait ce son, déjà, dont les échos lui paraissaient vifs, encore, derrière le sifflement aigu de la théière ? Un mot aux sonorités rondes et inégales, qui irrite un peu la gorge tout en caressant les parois de la bouche.

Il se leva et sortit de chez lui avec sa tasse vide dans la main droite. En ouvrant la portière de sa voiture, il fut surpris de sentir l’anse encombrer ses doigts mais il haussa les épaules, la posa sur le siège avant et fit chauffer le moteur avec l’idée précise de rejoindre le tribunal par le chemin le plus court, pré-dessiné dans son hippocampe comme sur un GPS.

Voilà comment il s’était retrouvé devant les grilles, avec une espèce de soulagement gonflé d’appréhension, comme il n’en avait pas connu depuis l’attente de ses résultats du bac.

Ça devait être la fin d’une audience, une foule chuchotant descendait l’escalier en pierre avec des regards entendus, des histoires de corruption qui le laissèrent indifférent, lui qui remontait à contre courant avec son obsession pointue d’entrer sans attendre dans une chambre du tribunal et de n’en sortir qu’une fois tout rentré dans l’ordre.

Il longea un couloir en parfait inconnu des lieux, et lorsqu’il s’engouffra par la première porte qui lui parut assez noble pour mener vers une salle de suffisante envergure, il eut déjà la sensation d’avoir franchi un seuil dans sa mémoire, d’avoir soulevé un battant condamné depuis longtemps dans ses souvenirs.

La pièce, vide, n’était pas si grande, il était seulement déçu par le peu d’ampleur qu’elle offrait en comparaison avec la portée que devait avoir sa présence ici puisque, il le sentait, il fallait bien qu’il y trouve une explication, qu’il y comprenne le motif inconscient qui l’avait poussé jusque là.

Le plancher grinça dès son premier pas hésitant sur les lattes. Cela le décida à s’asseoir. Alors il s’aperçut seulement de la solennité de la pièce, engoncée jusqu’au cou dans son écharpe de lambris et de bois qui tapissait le sol, se cassait à angle droit au niveau du mur, formant une arrête sévère comme une humiliation. Au-dessus du chêne plaqué, le papier peint émergeait en langue d’écume, une seconde peau jaune comme la honte parcourue d’écailles ovales, une mue dorée de serpent épinglée jusqu’aux arcades contorsionnées du plafond telles une chenille se dépliant de tout son long pour ramper sur le rebord de la frise.

Il se releva pour avancer jusqu’à la barre, attiré comme un insecte par la lumière faussement tamisée des lustres, qui en réalité pointaient sur lui leurs rayons pointus, projetant toute la haine de leur éclat, leur halo insidieux s’infiltrant sous ses vêtements comme pour déshabiller ses secrets.

Il laissa glisser ses doigts sur la rambarde et le contact du bois nu fit sursauter ses souvenirs, accélérant l’ouverture de la vanne, du goutte à goutte à la fuite du liquide précieux de son passé. Mettant la main plus à plat pour mieux sentir les aspérités du bois, ces veines nouvelles confluant à ses poignets, il laissa son regard remonter vers la vague jaune du papier peint et retrouva aussitôt cette gêne passagère, ce sentiment d’opprobre qui ruisselait le long des formes ovales de la cloison aussi distinctement que la sueur sur son front.

Les formes ovales du papier peint, elles le regardaient soudain de leurs yeux pâles et sans pupille, elles se resserraient entre elles pour charger leur réprobation d’une moiteur d’orage, l’acculant dans les recoins de son être, toujours plus profond, vers une mémoire inviolée et lisse comme une bulle, qu’il n’avait plus touché de peur qu’elle n’éclate.

Recroquevillé sur la barre, il n’aventurait plus son regard au-dessus du lambris de chêne, mais il était trop tard, la brique plâtrée du souvenir reprenait sa place dans le mur, sans crier gare.

1945. La fin de la guerre. La lumière du jour, pour la première fois depuis des semaines, à la sortie de la cave, avait enfin retrouvé sa peau, mais sitôt après la liste douloureuse de ses disparus, qu’il n’avait pas assez de doigts pour compter, avait frappé leurs noms une dernière fois dans l’air avant qu’ils ne s’éteignent sans bruit, comme des papillons sans ailes.

Puis le 14 mai. Il était jeune, alors. Une terre d’asile appelait son sang passionné et bleui par une asphyxie trop longue. La circulation avait repris, à ses premiers pas en Israël, un tronc renouant avec ses racines, dans la communion d’un peuple cherchant à sécher l’encre encore trop fraiche du passé.

Ces interludes trop courts de désillusion.
Il y eut un nouveau sursaut, peu après dans sa mémoire.
Un matin, avec ses amis hors de la colonie, des rires légers, un groupe de musulmans

sur leur route, des ricanements, une course poursuite, il s’était pris au jeu, un Palestinien était tombé, il s’étonnait, surpris par la violence de ses compagnons, et les rires devenaient de la haine, trop dense pour qu’il puisse la porter.

Il était rentré en France, espérant atténuer avec la distance cet espèce de goût amer qui l’avait suivi depuis comme un reproche. Il y avait contemplé, de loin, des mains

meurtrières s’abattre accompagnées de ce rire jaune qui ne le quittait plus, et il se méprisait soudain en serrant la barre, sentant qu’à chacune d’elle il y avait mis un doigt.

Le rouleau du souvenir était passé, mais les bancs vides murmuraient à présent autour de lui, ces mêmes chuchotis offusqués que ceux qui avaient descendu les marches à son arrivée, la salle pleine s’agitait en marée indignée et le maillet porté par une main invisible tapa trois fois à ses tympans pour réclamer le silence. Laisser parler l’accusé.

Il se sentait lâche de crimes qui n’étaient pourtant pas les siens, lui, spectateur de toujours. Mais c’était ce souvenir, qui lui rappelait comme il était facile, tout ce sang sur les doigts.

– J’accuse…, murmura-t-il, le dos courbé sur la barre sous la menace d’un index moqueur. J’accuse mon impuissance…
Sentence répétée plus fort, survolant la pièce devenue muette, comme pour l’auréoler d’une révérence.

Et la foule se leva lentement, témoin par témoin, pour quitter la salle en silence, le laisser à nouveau seul avec lui-même dans la chambre désertée par ses fantômes.

En levant les yeux le papier peint lui sourit avec ses dents jaunes délavées, alors il revint sur ses pas avec précaution sur les dalles du présent, referma doucement la porte et dévala les escaliers du tribunal, chaque marche un peu moins lourd, débarrassé de quelques encombrantes cendres de culpabilité, cette poussière de bibliothèque qui vient noircir trop de pages de l’existence.

Sur la plage avant, sa tasse vide s’était renversée sur le fauteuil, répandant un peu de sa sagesse en atomes épars dans la voiture.

 

Pseudo-auteur : Nina

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