La voix d’un peuple


Je rassemble toutes mes affaires dans un unique sac. Au fil du temps, voyager léger s’est
révélé être plus pratique… et plus rapide. Je prends soin de bien emballer le cadre photo pour
ne pas la casser durant le voyage. Cet objet, dénué d’utilité au sens normal du terme, est le
seul souvenir qu’il me reste de mon ancienne vie.

J’ai l’impression que cela remonte à des
siècles plus tôt alors qu’il ne s’est écoulé à peine quelques mois depuis mon départ de New
Chicago Town. Cinq mois pour être précise.
Cinq mois d’enfer, de fuite, de peur et de tragédie. Tout cela à cause d’une vérité. Une
vérité extraordinaire, pratiquement improbable, mais vraie. La chance n’a jamais été de mon
côté ; seulement, je dois avoué que ce fameux jours, cinq mois plus tôt, j’ai tiré le plus
mauvais numéro.
J’étais avec la classe. Notre professeur de sciences, Miss Powell, avait organisé une sortie
au Centre de Recherche des Nouvelles Technologies. Depuis la destruction nucléaire de la
moitié des États-Unis, les scientifiques poussaient leurs recherches vers les énergies pures et
les meilleures méthodes d’acclimatation à cet environnement hostile. Le CRNT, en particulier,
s’orientait vers l’élaboration et la mise en application de nouvelles stratégies de survie dans
l’espace.
Nous étions en pleine visite des laboratoires – et c’était passionnant – quand je me suis
rendue compte que j’étais seule et complètement perdue. J’ai tourné en rond pendant quelques
minutes, ouvrant des portes au hasard, cherchant la sortie. C’est à ce moment là que je suis
tombée sur ce que je n’aurais jamais du voir.
Des humains. En cage.
Ils avaient pour la plupart l’air en assez bonne santé si on oubliait les yeux vides et ternes,
la bave au coin des lèvres et les gémissements. Les autres étaient dans un état horrible. J’en
comptais six au total avec la tête à moitié dégarnie, les cheveux gras, le regard fou, le corps
squelettique laissant voir des os à la mauvaise place, grognant et crachant sur tout ce qui
bougeait… même contre eux.
J’étais horrifiée par ce que je voyais. Je le suis toujours d’ailleurs. J’ai avancé au milieu
des cages échappant parfois de justesse aux doigts décharnés des prisonniers qui voulaient
l’agripper. Une table tactile s’étendait sur le mur du fond. Je m’en suis approchée et allumée.
Immédiatement, des dossiers en cours se sont ouverts, des diagrammes sont apparus et des
rapports d’analyse détaillés se sont étalés sous mes yeux.
Je les ai survolés. Plus je lisais et plus mon effroi grandissait. Des cobayes. Ces personnes
n’étaient que de vulgaires cobayes pour un mystérieux projet Gaïa. Prise d’un doute, j’ai
ouvert un autre dossier et découvert que le gouvernement finançait en connaissance de cause
le projet. N’en pouvant plus, je me suis pliée en deux et j’ai vomis de la bile, acide. Comment
pouvaient-ils savoir ce qu’il se tramait dans les locaux du CRNT et le cautionner ?
Je ne comprenais plus rien. La seule chose que je savais était que j’avais vu ce qu’il ne
fallait pas. Je suis ressortie du laboratoire en courant et me suis rentrée dans un des gardes –
quand je dis que je n’ai pas de chance.
– Que fais-tu par ici, toi ? A-t-il demandé suspicieux. C’est une zone restreinte.
– Je… je… me suis perdue, bégayais-je en proie à la peur. Mon gr… groupe. Je sais
pa…pas où il est.
Le garde m’a regardé longuement. Il n’était pas dupe. Il savait ce que j’avais vu. Est-ce
que lui non plus se fichait de ce qu’il se tramait ici ? Fermait-il les yeux juste pour son
salaire ? J’étais écoeurée et surtout effrayée. Qu’allait-il m’arriver maintenant ?
J’ai fui. Échappant au garde grâce à ma petite taille, j’ai finalement trouvé la sortie et j’ai
couru jusqu’à chez moi.
Depuis je n’ai cessé de courir.
***
De New Chicago Town, ma ville natale, j’ai fui vers les Plaines Désertiques où se situait
avant le lac Michigan. De là, j’ai bifurqué vers l’ouest, me rendant dans le Minnesota. Je me
savais traquée, menacée. À plusieurs reprises, les fédéraux ont failli m’épingler. J’ai vite
appris que je ne pouvais rester que deux semaines au maximum dans un endroit. J’ai continué
à voyager, encore et encore. L’absence d’attaches véritables m’a aidée. Personne ne m’attend
nul part. Je peux aller à l’autre bout du pays sans que cela pose de problèmes à qui que ce soit
– sauf le gouvernement et le CRNT.
Actuellement, je suis sur les Côtes Ouest Unifiées (l’union de la Californie, de l’Oregon et
de Washington), dans une petite bourgade du nom de Voices City. Mais plus pour très
longtemps. Déjà le bus s’arrête devant moi. Je grimpe et m’installe sans un mot. Je ne sais pas
où il va et je m’en moque. Le plus loin possible, c’est tout ce qu’il compte.
Mes pensées tournent en rond dans ma tête. J’ai le sentiment perpétuel d’être abandonnée
par l’humanité. J’avais confiance en ce monde. Depuis que je suis gamine, on me répète que
le gouvernement nous protège des inégalités, de la famine, de la discrimination, de tout.
L’image parfaite que je me faisais du monde a volé en éclats.
Je n’accuse toujours pas le coup. Par contre j’ai de nombreuses accusations à l’encontre de
l’Homme ou plutôt de certains hommes. Je ne dis pas que je suis la voix de la raison. J’ai fait
aussi des erreurs de jeunesse, je ne suis pas un ange mais je ne suis pas celle qui mit au point
le projet Gaïa. Son but ? « Prévenir les risques de surpopulation et de sous-alimentation dus
aux zones agricoles restreintes par les attaques nucléaires en sélectionnant une partie de la
population et en l’envoyant dans l’espace sur une planète viable du nom de Gaïa ». Dans
l’ensemble, ce projet est bien-fondé ; cependant, quand on regarde entre les lignes, on
découvre vite la vérité.
« Dans le cas d’un échec du projet Gaïa, la mise en marche du plan Alternative sera
immédiate. Ce plan permet une éradication complète et efficace des surplus de la population
ainsi que des agents infectieux de la société ». En d’autres termes, les pauvres, les sans-abris,
les illettrés, les handicapés, les malades, etc. Dans les deux cas, seuls les riches, les membres
du gouvernement ainsi que les personnes avec le bras long, comme on dit, pourront survivre
soit sur Gaïa, soit sur la Terre dans un futur proche.
Je ne peux pas rester dans mon coin et me taire sur cette cruelle vérité. Le CRNT a raison
de me poursuivre. Je veux révéler cette histoire au monde entier. Je souhaite que ce projet soit
revisité pour sauver le plus grand nombre et non juste les privilégiés. J’ai peur, je suis sans le
sou, j’ai à peine dix-sept ans, je ne sais pas comment faire entendre ma voix mais j’ai bien
l’intention de faire bouger les choses.
« Moi, Sonia Herbert, j’accuse le gouvernement des États-Unis, en partenariat avec le
CRNT, ainsi que le gouvernement de l’Union Eurasienne et celui de l’Afrique émergente, de
tentative d’assassinat sur le peuple mondial, de mensonge et de tromperie, d’abus de pouvoir
et surtout, d’abus des privilèges octroyés par le peuple à ces dirigeants dans la plus totale
illégalité.
Élevez votre voix.
Levez vous contre cela.
Soyez UN, soyez HOMME, devenez UN, vous le PEUPLE. »

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