Traverser l’ordinaire


Vous faites exprès de vous tromper de bus, ce matin.

Vous ne savez pas pourquoi. Les deux bus sont là, dans l’air frais du petit matin, à votre arrêt ; le vôtre, celui que vous prenez tous les jours depuis deux ans, et un autre qui va quelque part, vous ne savez même pas où.

Vous avez marché d’un pas rapide vers votre bus. La foule des gens s’agglutinait devant les portes. En faisant la queue, vous vous êtes frotté le bras, vous avez grelotté un peu. Le chauffeur du bus a tapoté ses doigts contre le volant, soupiré. Le bus est déjà bondé à sept heures du matin. C’est normal, c’est le bus qui traverse la ville de part en part. Vous connaissez son trajet par cœur. C’est votre traversée ordinaire, votre chemin de tous les jours. Vous avez regardé autour de vous. Le ciel bleu pâle a des teintes rosées, les gens crient en montant. Le bus d’à côté est beaucoup plus calme. Vous vous êtes demandé où il va. Le chauffeur de votre bus a braillé aux gens de se dépêcher. Brusquement, vous êtes sorti de la file. Les gens derrière vous ont été à peine étonnés. En fait, ils ont été contents, ils rentreront plus vite dans la chaleur saturée du bus.

Vous montez dans le bus d’à côté, vous dites bonjour à un chauffeur dont la tête endormie vous est inconnue. Vous n’achetez pas de ticket. Vous allez vous coincer sur un petit strapontin presque invisible, d’où vous pouvez tout voir en passant inaperçu. Vous n’êtes pas très sûr de ce que vous faites, mais un sentiment de bien-être vous envahit. Vous ne savez pas où vous allez ni pourquoi vous ne faites pas comme d’habitude, mais ça fait tellement du bien de ne plus rien contrôler.

Le bus démarre. Au début, il suit le même trajet que celui que vous connaissez sur le bout des doigts. Mais au premier rond-point, il bifurque vers la banlieue, alors que le bus plein à craquer, devant, continue sagement vers le centre.

Vous sentez un petit tressaillement. C’est étrange. C’est différent.

Vous vous laissez porter par le roulement du bus et le chuchotement des freins. Mais vous ne fermez pas les yeux, vous résistez : vous observez les gens. Il n’y a pas beaucoup de monde.

Un vieux, en face de vous, est assis tout droit sur son siège, et tient fermement sa sacoche sur les genoux. Il a coincé une petite valise grise entre ses genoux comme si il avait peur qu’on la lui vole. Mais mis à part une dame tout en blanc assise trois siège plus loin, personne ne pourrait la prendre.

Le bus freine brusquement et un nouveau passager monte. C’est un jeune garçon avec un peu de barbe, en bras de chemise alors qu’on est en plein hiver, et qui renifle tout le temps. Vous vous dites qu’il n’avait qu’à mettre un gilet, quand le vieux en face de vous demande si vous prenez aussi le train de huit heures quinze. Vous le regardez froidement. Il pose sur vous ses yeux clairs et fatigués. Vous allez à la gare ? dit-il. Vous répondez que vous ne savez pas. Le vieux regarde par la vitre. Vous auriez dû dire oui, ou non. Je ne sais pas, ce n’est pas une réponse.

Vous aussi, vous laissez votre regard aller au-dehors. Le bus roule sur une avenue bordée de pavillons gris et blancs. D’habitude, à cette heure-ci, vous seriez déjà arrivé à l’agence. Vous seriez peut-être en train de boire votre premier café de la journée, ou alors la vendeuse, avec qui vous faites semblant de sortir, essayerait de tirer de vous un sourire. Vous l’ignoreriez, glacial ; elle vous fixerait avec son petit air blessé, et vous l’embrasseriez du bout des lèvres. Elle se blottirait contre vous comme un petit chat, et vous auriez envie de retourner chez vous.

Au moins, pas de risque que le vieux essaie de vous draguer, il ne ressemble en rien à une employée d’agence immobilière. D’ailleurs, il commence à discuter avec le jeune homme, qui se tient debout à côté de lui, et qui se révèle un interlocuteur bien plus engageant que vous. Le vieux parle un peu fort et vite. Son train part bientôt. Le jeune homme fait oui de temps en temps, il renifle ; à un moment, vous croisez son regard. Vous y percevez une note amusée. Vous lui souriez distraitement.

Le bus s’arrête, la dame en blanc descend. Il ne reste plus que vous trois, le chauffeur et quelques jeunes au fond qui dorment à moitié.

Vous demandez quand est-ce que vous allez descendre, vous. Peut-être à la gare. Puis vous regardez vos mains qui tremblent un peu, sous le coup de l’excitation qui vous a pris quand vous êtes monté dans le mauvais bus, comme un gamin qui fait une bêtise juste pour voir ce qui va se passer.

Vous repensez à la vendeuse, à vos parents, à votre coloc qui rentre tous les soirs à minuit passé en faisait plein de bruit dans l’appartement. Vous pensez aux clients de l’agence qui se suivent et se ressemblent. Aux jeunes couples qui veulent une maison qu’ils revendront dans trois ans, aux vieux qui demandent une villa au bord de la mer, aux femmes seules qui ne savent pas ce qu’elles veulent. Elles ressemblent un peu à la vendeuse, avec leurs grands yeux fragiles. D’ailleurs, elles s’entendent tout de suite très bien avec elle. Vous, vous restez en arrière, sur votre ordinateur. Et à dix heures, la vendeuse vous apporte un café avec un pauvre sourire.

Vous souriez en vous disant qu’aujourd’hui, vous êtes monté dans le mauvais bus, que vous allez ailleurs. Vous avez changé de traversée.

Le jeune a dû voir votre sourire car il vous demande : Et vous, vous allez où monsieur ? Vous répétez que vous ne savez pas, d’un ton tranchant. Le jeune se tourne vers l’autre, l’air un peu désemparé dans sa gentillesse.

Lui aussi, il vous fait penser à la vendeuse, à vous supplier ainsi de mettre un peu du votre, d’être un peu plus normal. C’est comme une traversée touristique, vous vous entendez dire. Je ne connais pas cette partie de la ville. Ah, vous faites ça souvent ? demande le jeune en reniflant. Il a retrouvé son sourire. Non, c’est inhabituel. J’ai eu envie de changer. C’est une sorte de fugue. Vous souriez. Le vieux rigole. Moi aussi, je fais une fugue, dit-il. Je vais voir ma petite fille à Toulouse. Elle ne sait pas que je viens. C’est vraiment extraordinaire que j’aie pu trouver le courage de partir de chez moi. Le jeune a l’air de trouver ça amusant. Extraordinaire, vous vous répétez pour vous-même.

Le bus s’arrête à ce moment-là. C’est déjà le terminus. Eh bien, au revoir, dit le vieux en agrippant sa valise. Le jeune lui souhaite bonne chance et bonne route, il sourit, il renifle une dernière fois et descend. Le vieux s’éloigne vers la gare. Vous aussi, vous devez bien sortir. Même le chauffeur s’en va boire son café de huit heures. Vous restez seul devant la gare, immobile au milieu de l’agitation.

Le soleil est levé et commence à réchauffer le ciel gelé. Personne ne semble vous remarquer. Vous avez l’impression d’être invisible, et l’idée vous séduit. Une délicieuse odeur de pain chaud et de cambouis s’échappe de gare. Tout à coup, vous vous dites que vous pourriez prendre le train et partir. Ce serait un véritable extraordinaire. Vous pourriez traverser toute la France, toute l’Europe, tout le monde. Vous rencontreriez d’autres vieux un peu fous, d’autres jeunes sympas. L’espace d’un instant, vous avez la tête qui tourne. Vous vous sentez ivre et heureux.

Une femme vous bouscule en se précipitant vers la gare. Son rouge à lèvres pétant et ses grands yeux bleus vous rappellent la vendeuse.

Vous repensez à vos parents qui vous attendront demain pour le déjeuner dominical. Vous pensez à votre chien qui aura faim si votre coloc rentre encore à une heure du mat. Vous pensez à la pile de dossiers qui vous attend sur votre bureau, aux petits vieux qui cherchent une villa au bord de la mer.

Vous montez dans un des taxis qui attendent en file devant la gare. Vous donnez l’adresse de l’agence. La portière claque, le moteur se met en marche. Vous pensez au vieux et au jeune en bras de chemise. Vous espérez qu’ils trouveront ce qu’ils cherchent. Pendant que vous vous éloignez de la gare, vers le centre, vous vous retournez une dernière fois.

Puis vous fixez le pare-brise, résigné.

Le taxi prend la nationale qui traverse la ville. Vous retrouvez le chemin qui vous avez toujours pris. Vous traversez les immeubles en pierre usée, les bâtiments publics encore fermés, les routes goudronnées de tous les jours. Et au fur et à mesure que vous replongez dans votre quotidien, lentement, dans la vie que vous avez choisi de traverser tant bien que mal, vous sentez votre parenthèse d’extraordinaire se refermer, comme un train qui disparaît dans l’horizon à tout jamais.

 

Pseudo-auteur : Chiseiki

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