Champ de bataille


On avait tous une raison d’être là. Howard, c’était pour sa fille. Elle n’avait que douze ans. Il m’avait dit qu’elle était la plus belle des petites filles, et je le croyais sans peine. Toute petite fille de douze ans est la plus belle aux yeux de son père. Il ne voulait pas qu’elle ne tombe aux mains de nos ennemis. Je le comprenais. Elle était son seul enfant. Il avait appris à sa mère à se servir d’un fusil avant de s’en aller, m’avait-il raconté.


Danny était là pour son père. Son père, qui lui avait toujours dit de le rendre fier. Son père, qui avait succombé lors de la dernière grande guerre. C’était un homme de bien, nous avait-il un soir confié. Un homme dur, mais juste. Qui savait ce qui était le mieux pour son fils. En le voyant ainsi, couvert de boue et le nez en sang, je doutais de la sagesse de son père ; nous le faisions tous, mais nous nous gardions bien de lui faire remarquer. Mais enfin, quand je l’entendais parler, mimant de ses larges paumes ce qu’il nous exposait, sans reprendre son souffle, je n’en doutais plus : Danny Senior aurait été fier de son rejeton.
Il y avait aussi Steve. C’était le plus jeune de notre patrouille, il avait cinq ans de moins que Danny. Il avait les cheveux blonds et les yeux bleus très clairs, et c’est tout ce que j’ai retenu de lui. Des cheveux blonds et des yeux bleus très clairs… Il me rappelait beaucoup moi-même quelques années auparavant. L’espoir dans ses paroles, son regard pétillant qui ne voulait que voir le monde, plus loin, au-delà des champs de bataille et du bouillard.
C’était un petit gars futé. Beaucoup se moquaient de son jeune âge et de son optimisme un peu décalé, mais au final tout le monde s’accordait tacitement sur un point : Steve, c’était le petit oiseau perché sur notre épaule qui chantait avec le soleil levant. C’était le rayon de soleil au travers de la fumée étouffante et de la boue, c’était la lumière au bout du long tunnel de poussière qui nous entourait. Et on suivait son chant, sa lumière, on la suivait aveuglément et sans questions. On la suivait parce que c’était le seul moyen qu’on avait trouvé de se sortir de tout ça. Et Howard portait sa fille, Danny soulevait l’image de son père, et je trainais les centaines de raisons qui expliquaient ma présence ; et on suivait le sifflotement de Steve, inlassables.
La boue, on ne s’en est jamais véritablement débarrassée. Des années après elle était encore sur notre peau, humide et lourde, nous tirant vers le bas. L’image de Steve menant notre petite troupe d’un drapeau coloré non plus. Parfois même, lorsque mes nuits étaient lourdes et que mon sommeil s’échappait, je me tournais vers la fenêtre et entrapercevais des cheveux blonds et deux prunelles bleues très claires, rapidement avalées par la nuit.
Cette guerre ne m’a jamais tout à fait lâché. Pas plus que Jane, la mère de la fille d’Howard, n’avait lâché l’arme avec laquelle elle s’était défendue, elle et son enfant, quand nos ennemis
avaient débarqué chez eux. Pas plus que Danny n’avait voulu lâcher ses cheveux qu’il tirait de désespoir, quand il avait appris que les cendres de son père avaient été insultées et humiliées pendant son absence.
Pas plus, non plus, que le sourire de Steve ne m’avait abandonné alors que je le voyais s’éloigner du quai de la gare, un seul bagage sous le bras et un béret de travers sur ses cheveux blonds. Je ne l’ai jamais revu depuis ce jour. Et pourtant, son chant de rossignol qui nous avait tous guidés pendant cette extraordinaire traversée restait collé à ma peau, plus persistant encore que la boue, plus persistant que l’odeur âcre de la fumée et du brouillard, de la nourriture bon marché et de l’humidité. Son chant de rossignol, je crois, n’a jamais quitté un seul d’entre nous.

 

Pseudo-auteur : Jude

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s