Récit d’un cerveau à vif


Je n’ai ni visage net ni parole, seulement des contours qui semblent coopérer dans une
harmonie toute lisse, une plénitude dans l’absence de traits précis, tout á fait bien mise.
Ma bouche s’ouvre mais n’émet rien, rien que la respiration lente et tranquille, propice à
tout rêve qui commence lestement. Je suis assise dans l’étale distendue d’une plage calme
et aérée, à l’écart de toute civilisation. La ville dort.

Voyons moi ; comme je semble pensive, adossée avec mon calepin noirci. En s’en approchant on peut distinguer ratures et
idées. Un journal intime ? Ce qu’il contient semble en tout cas emprunt d’une lourdeur
sentimentale. A force d’être assise, la nuit et cette plage ont fait le plein en moi, je décide
alors d’entrer dans les pensées de la mer bruyante, et tends l’oreille pour entendre son
silence harassant. Cela ressemble à une chanson en création, mais dont le refrain est préexistant,
comme une évidence. Je m’approche de l’eau. Voici qu’un poisson lune vieux de
dix ans me fait signe d’un coup de nageoire atrophiée ; il est grand et légèrement
recourbé, il m’appelle, moi l’humaine de passage, l’humaine qui ne constitue qu’un rêve.
Le poisson sait mon nom sans le nommer, et le voilà qui s’inscrit sur le sable tendre,
mouillé d’un soleil pas tout à fait endormi. Il est indélébile, et s’enfonce lorsque j’y jette
un œil. En lettres géantes, mon nom devient danse mystique à peine visible par l’œil
humain mais accessible à l’ensemble du Monde marin. Je ne le vois pas exactement mais
le devine, poussée par la force du rêve. Il est à mes pieds et je me demande combien de
temps il subsistera, dans combien de vagues le courant sera suffisamment fort pour que
les quatre lettres de la femme que je suis s’effacent lascivement. Une baleine a sorti la tête
pour voir le spectacle. Le poisson lune est le décidant de tout, meneur du territoire animal
de cette soirée sans fin -instant vivace dont le créateur seul est mon cerveau- Ses écailles
sont des couleurs incohérentes, on croirait faire face à une parure non achevée, ou alors
en voie de disparition. Le poisson chef a une petite pépite ronde et émouvante, de couleur
lune, dans chacun de ses yeux. Ça le rend à la fois étrange et merveilleux. Sans jamais le
quitter de vue je me mets à marcher sur les galets qui s’animent à mesure que je les frôle,
les secondes deviennent heures, et semblent s’entretenir dans le dessein de me muer. En
une forme qui n’est pas moi mais plutôt une projection du poisson lune, qui se met à
nager à mes cotés. Une sorte d’hippocampe miniature approximativement. C’est cette
sensation d’aboutir a la frontière d’un territoire entièrement autre que celui dans lequel j’ai
vécu et pensé jusque là, qui maintient la force de mon rêve. Je pressens de mes yeux
grand ouverts l’osmose qui arrive à grands pas, une sorte d’accouplement entre moi et le
reste : la plage, mon nom, les poissons, la lune et la nuit. Ma tête est à vif. Chaque
particule en compose le rêve, il les consume à mesure de son évolution. Suis-je vraiment
sure de savoir qui consume qui ?
Je pourrais continuer ma balade dans la mer à me découvrir une nature de crustacé.
J’émettais l’autre jour à ma mère, ce désir d’exercer une transformation de ma nature.
La nuit sert à exaucer le lubies, sans distinction du possible et du délire.
Je peux aussi ouvrir les yeux, quitter tout cet inconnu écailleux et revenir à la femme que
je suis, et dont la seule réalité qui reste ici est son harmonie avide.
Je peux d’ores et déjà adresser une dernière fois mon regard au poisson lune mystique.
Peut-être le devinerai-je à nager à mes pieds la prochaine fois que j’irai voir la mer, je
l’accueillerai alors entre mes mains d’idéaliste folle, et vérifiant ses yeux d’un doigt, je me
servirai de l’autre pour le caresser.
Drôle de traversée.

 

Pseudo-auteur : Fulvia

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