Traversée des temps modernes


Il est 8h32, j’entre dans la gare : une gigantesque poupée blonde au regard enjôleur, à la bouche pulpeuse et entrouverte me fixe, les cheveux décoiffés comme après une nuit torride. Je sentirais presque son odeur, son souffle. Sauf qu’elle est placardée sur un mur. Publicité pour un parfum.
Il y a l’odeur de la sandwicherie : OEuf, tomates, poulet. Celle la librairie : pages neuves de romans de gare. Il y a aussi l’odeur d’un millier d’êtres humains : after-shave, eau de toilette, vêtements mouillés, transpiration.
On me touche, on me bouscule, on ne s’excuse pas vraiment, pas le temps.


Mes sens sont violés, agressés. Je ne sais plus où regarder, je suis trop stimulée, il y a la lumière, les néons, les affiches publicitaires, les voix, les bruits, les odeurs et ces gens, tous ces gens…
Je m’assoie dans un coin, les fesses posées sur mon sac de voyage. Ici c’est plus calme.
Je peux observer.
Je vois l’homme d’affaires : costume, mallette, col et manchettes impeccables, cheveux soigneusement peignés. En fait ils sont six mais ils sont déguisés de la même façon, comme s’ils se rendaient au carnaval des hommes sérieux et respectables.
L’un d’eux attend son train pour rentrer chez lui. Et ce soir comme souvent, quand la maison dormira, il ira se glisser dans la chambre de Mathilde et lui fera ce que les adultes font entre eux, même si Mathilde n’a que sept ans.
Il y a aussi trois religieuses, des bonnes soeurs. Habit bleu foncé, petits souliers noirs. Elles m’intriguent, on les dirait tout droit sorties d’un autre temps. Comme si le monde qui tourne à cent à l’heure les avait épargnées. Elles semblent être l’apaisement et la bienveillance même.
Elles vont manifester contre le mariage pour tous. Non pas qu’elles n’aiment pas les homosexuels, non… Mais ils ont été corrompus et puis elles pensent à ces pauvres enfants qu’ils pourraient adopter ! Pauvres enfants…
Je croise ce SDF, jean sale, manteau jauni et gants troués. Un gobelet en plastique posé devant lui. « Messieurs-dames, une petite pièce s’il vous plait ». Les gens s’écartent, lui on ne le touche pas. Même pas du regard. Il nous renvoie en pleine face nos propres échecs et notre propre crasse, on a honte. C’est indécent. Appelons la sécurité !
Celui-là, son masque il le subit : collé, incrusté, tatoué sur son apparence, comme les croûtes d’une vieille plaie. Qui donc voudrait s’intéresser à ce qu’il y a dessous ?
Il y a la maman tendresse, qui regarde ses enfants avec amour, une tache de lait sur son polo pas repassé. Et ils crient les gosses, il n’y avait plus de compote à la fraise, vous comprenez…Mais elle les adore ses enfants chéris. C’est du bonheur à l’état pur. Une joie de chaque instant ! Qu’ils sont beaux…
Enfin quand même, si elle avait su elle aurait pris un Yorkshire à la place.
Et puis ce groupe d’ados, toutes des filles, environ seize ans. Elles sont vulgaires avec leurs talons compensés, leurs décolletés léopards et leur maquillage à outrance. Elles squattent et elles traînent. Elles parlent fort et mâchent des chewing-gums la bouche ouverte. Quelle bande d’allumeuses ! Elles finiront sur le trottoir ou à dealer de la drogue c’est sûr…
En fait elles sont juste paumées, à la recherche d’une identité et du besoin d’être acceptées.
Il y a cet étudiant, pantalon et t-shirt large, dreadlocks, des Van’s aux pieds. Il est pour la paix et l’égalité dans le monde et ne supporte pas cette société de consommation, il aime poster des statuts réac’ sur les réseaux sociaux, ça l’excite. Mais ce midi il mange un Big Mac arrosé de Coca. C’est pas sa faute, il avait pas le temps, c’est pas tous les jours quand même, faut pas exagérer.
Ça y est, je suis essoufflée, fatiguée, vidée mais j’ai traversé et je me retrouve sur le quai. Il est 8h37. Quelque chose au fond de moi me souffle que ce n’était pas que la traversée d’une gare. Je viens de vivre la traversée extraordinaire de l’ordinaire du 21ème siècle.

Pseudo-auteur : Minadorable

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3 réflexions sur “Traversée des temps modernes

  1. J’ai ris! C’est vraiment chouette comme écriture, frais et amusant. Très agréable à lire 🙂
    Par contre je suis toujours choquée pour Mathilde…

  2. J’ai adoré ! J’avais l’impression tout en lisant que j’étais à ta place car je reconnait les mêmes choses tout les matins en allant à la fac ^^

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