Le Temps d’un été


J’accuse.Voici un verbe qui ne cessera de me hanter jusqu’à la fin de ma vie.
Comment ma vie s’était-elle réduite à cette expression ? Je ne saurais vraiment l’expliquer.Même la
Grande Guerre n’avait pas éveillé ma vindicte. Il a fallu un simple jour d’été pour que toute idée de paix
s’envole de mon âme…


C’était une belle matinée de juin 1923. J’étais en vacances chez ma chère grand-mère dans une jolie
bourgade du Sud de la France. Je connaissais comme ma poche ce village six fois centenaires. Autour
s’étendaient de vastes étendues de verdure, si rares à Paris, et surtout le silence. Un vrai silence,naturel,
reposant. C’était ma maison.Mon refuge pendant la guerre.Mes chers grands-parents étaient plus
proches de mon coeur que mes parents, et je crois que j’ai les plus aimé que ceux-ci, Dieu prennent soin
d’eux. Si le paradis était sur terre, il serait similaire à ce charmant village de Provence.
Après la traditionnelle plongée dans la piscine, je décidai de me promener dans les champs autour du
village. Après avoir salué Maurice le boulanger et Pierre le facteur, je me dirigeai vers la petite colline
et son petit bois.C’étaient mes terrains de jeux ,où petite fille pleine de boue, je jouais du matin au soir
avec les enfants perdus du village, et si du haut de mes 23 ans, ces souvenirs étaient lointains, leur goût
amer-doux éveillaient toujours une pointe de nostalgie. A cette heure avancée de la mâtinée, il n’y avait
personnne.Je me rappelle d’avoir été soulagée de n’avoir que la solitude comme compagne. En me
rapprochant du centre du petit bois, j’entendis des petits halètements, comme si un petit animal était
blessé. Intriguée, je me rapprochai de la source de bruit avant d’apercevoir une silhouette au pied d’un
olivier.Celle-ci était prostrée, couverte d’une jolie robe blanche à fleurs rouges. En m’approchant de
plus près, je pus distinguer ,malgré la semi-ombre des arbres,une longue chevelure, blonde,comme les
maïs du champ de mon grand-père. Quelques pas plus tard, ce fut le visage. Je me surpris, malgré
l’urgence de la situation ,à analyser son visage. Peau de pêche, yeux bleus comme la mer, et des
griffures, plusieurs, qui suintaient de sang,maquillant ses joues.Le long regard de la blessée, peut-être
agée de 15 ans, m’observait. Ce fut ces yeux vides de lumières, qui me sorta de ma torpeur. Retrouvant
mes réflexes d’infirmière, je me posai à côté de la jeune fille. Je compris vite que les jolies fleurs que
j’avais vu auparavant étaient des tâches de sang. Déchirant des pans de ma robe bleue, je pressai les
plaies et tenta de les bander le plus doucement possible. Le jeune fille n’opposant aucune résistance,ce
qui m’inquiéta. Une tâche plus grosse que les autres s’étendait progressivement dans les cuisses de la
jeune fille. Lorsque je tentai d’examiner sa plaie, elle opposa un vif mouvement de rejet et commença à
marmonner des mots incomphréensibles.
J’essayai de l’apaiser, en lui susurrant des mots doux, en lui tenant la main, et finalement, après un long
moment, elle me laissa faire. Je tentai d’examiner la plaie avec la rigueur d’une professionnelle, que
j’étais, m’efforçant d’oublier les souvenirs du passé. Je décidai ensuite de la mettre debout, et elle dut se
reprendre à plusieurs fois avant d’y arriver. Je glissai mon bras autour de sa taille, geste qui la brusqua..
Nous marchâmes pendant près de dix minutes quand enfin nous arrivâmes dans la maison de ma grandmère,
absente des lieux. Le marché hebdomaire l’occuperait sûrement toute la mâtinée. J’installai la
jeune fille dans ma chambre, avant de chercher la trousse de secours. Après les soins, la jeune fille
s’endormit et je me laissai finalement le temps de la réflexion.
Plus le souci de connaître l’identité de la jeune fille, inconnue dans le village, que j’avais surnommé
pendant le chemin  » Blanche », ce sont les événements qui l’avaient conduite dans ce petit bois qui
m’intriguaient. A cet instant encore, je ne me doutais pas que ces événements me hanteront pour le reste
de ma vie…
Après mon examen et les soins prodigués, le doute n’était plus permis : ma jeune étrangère avait été
violée.
La question de prévenir le charmant inspecteur de police du village se posait alors avec pertinence.
Ayant déjà entendu des histoires tragiques dans ma courte vie, je ne me faisais guère d’illusion quant au
destin qui attendait la jeune fille si l’affaire devenait publique : quasiment aucune perspective d’avenir.
Prise de pitié, je mis de côté l’option de la police pour le moment.
Quelques minutes plus tard, j’entendis la cloche.Fermant avec douceur la porte de ma chambre, je
descendis rapidement les escaliers et me dirigea vers ma grand-mère.Celle-ci portait comme tous les
mercredis sa jolie robe rouge. Elle me souria et me demanda gentiment si j’avais bien dormi. Je lui
assura que je me sentais mieux. Soulagée, elle me serra les mains avec ses petites mains tremblantes et
m’embrassa.Aussitôt, je décida de l’informer de ma rencontre.Elle me fit asseoir sur la petite chaise de
bois de la cuisine, avant de s’asseoir en face.Pendant tout mon récit,son visage resta placide.Son doux
regard bleu lavande me regarda et me transperçait l’âme. Je vis une ombre de peine passée lorsque je lui
soumettai ma théorie quant à la nature des blessures de la jeune fille, mais aucun mot ne sortit de sa
bouche.
Je lui en fut infiniment reconnaissante, et je me souvins qu’elle fut autrefois ma plus fidèle confidente,
ma plus chère amie. A la fin du mon récit, marqué par le coucou de midi de l’horloge de la cusisine, je
me tus et attendit patiemment les mots de ma sage amie.
Elle me regarda un long moment avant de se lever et de me donner une assiette de fruits. Je la regarda
sans voix et elle déclara doucement:
« Nous avons une patiente à soigner. »
Je la serrai longuement dans mes bras et pris les fruits.En effet, nous avions une patiente à guérir.
Après avoir fait manger ma patiente et l’avoir laissé aux boins soins de ma grand-mère, j’entrepris de
retourner sur les lieux.Peu importait la méthode Poirot,les preuves tangibles seraient les plus aptes à
faire la lumière dans cette affaire.A l’époque, je dois avouer, à ma plus grande honte, que jouer le rôle
du détective amateur m’apportait une certaine excitation. Le petit bois était vide, comme toujours
depuis un certain été 14.
Je ne remarquai pas l’ombre qui m’épiait,sûrement à cause de l’habituel désert des lieux.
Près de l’olivier, je trouvai un châle de dernière collection tachée de tâches rouges, des tâches de
cerises.Plus loin, je ramassai une montre à gousset dont les initiales me semblaient étrangement
familières. C’étaient celles du maire.
En bonne professionnelle, je présentai la montre à Blanche.Elle me regardai un long moment. Elle
n’avait pas besoin de parler.Les mots n’étaient pas nécessaires.
Trois semaines plus tard,Blanche allait mieux mais ne parlait toujours pas. Ma grand-mère semblait
plus heureuse que jamais comme si elle avait trouvé une nouvelle petite fille.Elle chantonnait
souvent,passait son temps à coiffer les beaux cheveux de Blanche. Nous passions notre temps dans la
maison ou dans le jardin, à l’abri des regards indiscrets,aux rares personnes qui l’apercevaient, je la fis
passer pour ma cousine citadine.
Bientôt, Blanche souriait et je sentais mon coeur gonflé de fierté lorsque j’assistais jour après jour à ses
progrès. Je crois même que j’étais heureuse, heureuse d’avoir sauvé une vie.
Un jour de juillet peu de temps avec la fête nationale, je dus sortir chercher une commande à la poste
du village. La secrétaire mit un certain temps à me servir,et quand j’ouvris enfin ma commande, j’eus
l’agréable surprise de recevoir ma blouse blanche et une lettre de la Croix rouge.Excitée, je me
précipitai chez moi. Mais lorsque j’arrivai devant le jardin,je fus accueillie par l’odeur de
cendres…arrivée devant la maison, je ne vis que des flammes, aussi jaunes que le soleil de midi…
Deux heures plus tard,je finissais de donner ma déposition dans le jolie salle des fêtes qui faisait office
de poste de police. Je me souvins que l’inspecteur me proposa de dormir au poste, le temps que les
pompiers finissent de nettoyer les lieux de l’accident…Détachée,vide, je me contentais de m’exprimer
par gestes.Compatisssant, l’inspecteur me laissa seule un moment. Le silence régnait quand la cloche de
la porte sonna et ce fut un bel homme d’une quarantaine d’années qui prit sa place. Un regard suffit pour
confirmer mes doutes et je me surpris à dialoguer avec lui avec la plus parfaite des courtoisies. En un
instant, j’étais devenue la petite fille naïve de mes 15 ans et il fut rassuré par ma prétendue ignorance.
Je le remerciai même de sa visite lors des funérailles…Grand-mère disait souvent que j’avais un don
inné pour le théâtre…La veille ensoleillée de la fête nationale, j’enterrai mes deux amies dans le jardin,
l’une portant le seul prénom de Blanche. Personne ne vint jamais s’enquérir de sa mort.
Le jour de la fête nationale fut magnifique. Oui, vraiment la plus belle fête du village depuis des
années. L’apothéose du mandat du bien-aimé maire.J’applaudis avec les autres habitants le discours
républicain d’humanité et de justice du chef du village. Je dansai avec lui , je bus et mangeai à côté de
lui sous le regard plein d’envie des autres femmes, je l’accompagnai même dans le petit bois lorsque il
se plaignit de maux de têtes…
Une belle mâtinée de juillet,je quittai à jamais le village.
Avant mon éternel départ, je laissai une lettre à mon charmant inspecteur, accompagnée de la montre à
gousset, arrêtée à l’heure de l’incendie.
Elle comportait une seule phrase :
« J’accuse Mademoiselle … du meurtre de Monsieur Le Maire, violeur et meurtrier de Mademoiselle… et
de Madame…. »

 

Pseudo-auteur : Daisy

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