Au-delà de soi…


Je m’enfonce dans la forêt bordant la petite route nationale, en courant à en perdre haleine, ne
sachant pas exactement quelle direction prendre. Je continue droit devant moi, les poumons en feu,
le coeur battant à tout rompre, la sueur perlant sur mon front. Il faut que je m’échappe à tout prix,
que je lui échappe, à cette silhouette noire indistincte qui se détache à l’entrée de la forêt.

Elle semble épier le moindre de mes mouvements, attendre patiemment le moment fatidique où je vais
tomber, cédant à la douleur fulgurante qui m’assaille de toutes parts. Pourtant, je sais que je dois
poursuivre ma course, et ignorer les signaux de détresse que mon corps m’envoie… J’essaie de
trouver un repère, car j’ai le vague sentiment de tourner en rond. Mais tous les arbres se
ressemblent, leurs cimes d’un vert sombre mouillées par la pluie battante, leurs racines
proéminentes qui s’enchevêtrent et une boue épaisse me ralentit à chaque pas. En vain, je sens la
panique m’envahir et mes dernières forces m’abandonner d’un seul coup. Je m’écroule, gisant sur le
sol détrempé, le souffle coupé et la vue embrouillée. Je n’ai que le temps d’apercevoir une masse
noire se pencher au-dessus de moi, puis, plus rien.
Je me réveille en sursaut, hurlant à pleins poumons, les cheveux collants à mon visage, les mains
moites. Il me faut quelques minutes pour réaliser que je suis bien en sécurité dans ma chambre.
« Encore ce maudit rêve ! » Me dis-je.
Je fais le même cauchemar chaque nuit depuis six mois. Il coïncide avec le jour de l’accident,
duquel je n’ai sciemment conservé que d’infimes séquelles physiques, comme cette cicatrice qui me
barre en partie le bras droit. En revanche, je suis dans l’incapacité totale de m’en remémorer les
circonstances exactes. Seuls des cris, un bruit sourd et des éclats de verre me parviennent en un
flash bref. Mon frère, qui conduisait le véhicule ce soir-là, a succombé à ses blessures.
Je m’appelle Mia, j’ai dix-sept ans, je vis à Prévost, dans le comté de La Rivière du Nord, au
Canada, avec mes parents. Depuis la disparition de Gildas, mon frère aîné, en mars dernier, je ne
suis plus que l’ombre de moi-même, survivant plus que je n’existe vraiment. Demain, ce sera ma
rentrée scolaire en terminale au lycée W. Prévost. Ma première sans lui.
Je décide de me lever, j’attache mes longs cheveux châtains négligemment, et entreprend de prendre
une douche. J’enfile ensuite un débardeur blanc basique, un jean délavé et une paire de Converses
noire. Je ne prendrais pas de collation ce matin, me sentant trop bouleversée pour avaler quoi que ce
soit. Néanmoins, je dévale l’escalier en bois, et traverse la cuisine, en direction de la baie vitrée,
attrapant un sac en toile au passage.
« Tu vas encore passer ta journée près de la rivière ? »
Ma mère se tient dans l’embrasure de la large porte, l’air triste et les traits tirés. Elle a de grands
yeux bleus expressifs, des fossettes, et des cheveux châtains qui lui tombent à hauteur des épaules.
Elle est d’une beauté singulière et touchante à la fois. Mais son visage rieur n’est plus ce qu’il était
autrefois, il est éteint et n’exprime plus grand-chose depuis ce jour terrible.
— Bonjour maman… oui… j’ai besoin d’y voir plus clair ! Ma voix est tremblante et presque
inaudible.
— Celà fait six mois que tu passes tout ton temps libre là-bas, que tu ne vois même plus tes amis.
Me dit-elle d’une voix irritée. Elle ajoute dans un sanglot : quand vas-tu vivre ta vie ?
Je la regarde d’un air absent, puis, sans mot dire, j’ouvre la porte opposée et sors sur le côté de la
maison, qui arbore un petit chemin de terre. En l’empruntant, je me dirigerais vers la forêt, puis
m’assiérais à la lisière, répétant un rituel immuable. À cet instant précis, toutes mes pensées sont
focalisées sur ce vide que je ne parviens à combler, tandis que je marche machinalement parmi les
arbres noueux. Chaque bruissement de vent, chaque craquement de branche me tire temporairement
de ma rêverie, jusqu’à ce que je perçoive le clapotis familier de la rivière. Pour l’atteindre, il me faut
suivre le sentier jusqu’à l’orée du bois.
Arrivée à destination, je pose mon sac sur la roche, puis contemple la cascade, qui abrite une cavité
souterraine. J’avais l’habitude de venir pique-niquer dans cet endroit avec Gildas, où nous passions
de longs moments à nager, puis à identifier différentes espèces de poissons.
Le simple fait de me remémorer ces souvenirs provoque en moi un sentiment d’impuissance et de
culpabilité.
Soudain, un bruit inhabituel m’arrache à mes réflexions, semblable à un râle sourd. Je me retourne
vivement, deux yeux vert émeraude, se détachant de la semi-obscurité de la forêt, me fixent
intensément.
Je tressaille, mais tente de maîtriser mes gestes, pour ne pas montrer ma peur :
« Pourquoi me suis-tu ? Qu’attends-tu de moi ? » M’écriais-je d’une voix mal assurée.
Cette représentation m’est devenue familière, car j’ai l’impression qu’elle me traque où que j’aille,
sans jamais connaître ses motivations. Peut-être suis-je devenue paranoïaque ? Où serait-ce le fruit
de mon imagination ? Aussi, j’adopte la plus grande prudence à son égard.
Elle semble détachée, ne se contentant que de pencher la tête sur le côté, en me fixant intensément.
Le silence est pesant, la chair de poule recouvre mes bras, pourtant, je tiens bon et me fais violence
pour ne pas m’enfuir, ce que toute personne censée aurait fait.
L’inconnue s’avance d’un pas gracieux et déterminé vers moi, me dévoilant une silhouette humaine,
drapée de vêtements amples et noirs, le visage recouvert en partie par un col remontant. Elle me
tend une main gantée, que je décline en ne cillant pas d’un millimètre.
Enfin, un son rugueux semble sortir de sa bouche, que je ne distingue pas à cause du col :
— De quoi as-tu peur Mia ?
Je frémis à l’entente de mon prénom, je ne me souviens pas l’avoir mentionné en sa présence.
— Tu… Tu me connais ? Balbutiais-je.
— Depuis toujours, le sablier du temps s’est écoulé, depuis ce qui m’a paru une éternité, mais je n’ai
jamais cessé d’être à tes côtés.
Je ne comprends pas un traitre mot de ce qu’elle me raconte, mais je sens une migraine foudroyante
me compresser la boite crânienne, semblable à un étau. Ma respiration se saccade tandis que mon
rythme cardiaque s’accélère. Je reconnais cette sensation : l’angoisse.
— Que me veux-tu ? Parvins-je à demander, malgré le sentiment de malaise qui m’envahit. Cette
conversation n’a aucun sens, toute cette comédie est irréelle.
— Enfin Mia, je ne te veux aucun mal… Me répond-elle, d’un ton préoccupant.
Par ailleurs, un constat me vient à l’esprit : sa voix un tantinet rocailleuse n’a rien de féminin.
— Alors, pourquoi me traques-tu ?
— Pour t’aider à te souvenir.
— De quoi ?
Je dois certainement halluciner, ou devenir folle, que sais-je ? Ma migraine devient persistante.
— Je ressens le mal qui te ronge depuis des mois, de tes cauchemars…
La douleur continue à me lancer, toutefois, je parviens à articuler dans un sanglot :
« Tu ne sais rien de moi, je ne te connais même pas ! »
« Si tu veux trouver la paix et recommencer ta vie, tu dois cesser de refouler tes souvenirs.
Concentre-toi sur ce qui s’est passé cette nuit-là », sa voix est à la fois calme et ferme.
Sur ces paroles, le mystérieux personnage s’avance à proximité de moi, tandis que je le dévisage, à
la fois perplexe et tendue. Ce regard ne m’est pas inconnu, et pourtant…
— Je ne peux pas, je ne me souviens de rien, et en quoi cela te concerne ? Je constate que ma peur
laisse place à de la colère, que je peine à contenir.
— Je ne suis pas là pour te nuire, contrairement à ce que tu penses ! Que s’est-il réellement passé ?
— Je te l’ai déjà dit, je ne me souviens de rien ! Je me sens bouillonner de l’intérieur, tandis que
j’essaie de me convaincre que ce n’est pas réel, sûrement un simple tour de mon imagination.
Pourtant, mon interrogatrice (teur) n’en tient pas rigueur et poursuit :
— Visualise la scène dans ta tête, sur les détails. Pourquoi étais-tu dans ce véhicule ?
J’ai l’impression que ma tête est sur le point d’exploser, pourtant, dans ma détresse, je tente de
m’appliquer à la tâche :
— Katie m’avait invitée à sa fête ce soir-là et mes parents m’avaient interdit de m’y rendre, sous
prétexte que je m’étais relâchée et que les examens blancs approchaient. La colère devient du
chagrin, et des larmes s’écoulent sur mes joues. Malgré leur désaccord, j’ai pris les clés de leur
voiture et m’y suis rendue. Je m’interromps, envahie par l’émotion.
« Ensuite, qu’as-tu fait ? »
La voix de l’étrangère (er) se fait plus rauque, je n’ai plus de doute : il s’agit bien d’un homme et ses
yeux me semblent tellement familiers.
— Je n’y arrive pas ! M’exclamais-je, plus frustrée que jamais.
— Tu le dois pourtant ! Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
À contrecœur, je me concentre le plus possible sur les évènements du drame, en tentant de faire
abstraction des barrières qui m’empêchent de voir la suite :
— L’alcool coulait à flot et j’ai bu plus que de raison, je perdais le contrôle de mes gestes. J’ai fini la
soirée sur le bord de la route, ne trouvant plus l’emplacement du véhicule, n’ayant pas dessoûlé.
Mes derniers efforts sont insoutenables :
— Gildas s’est aperçu de mon absence et s’est rendu à la fête. Il m’a vue, ivre, et m’a empoignée, me
forçant à monter dans sa voiture. Tandis qu’il me sermonnait, il a tourné la tête dans ma direction,
ne s’apercevant pas à temps que nous dérivions dans la voie opposée, percutant un camion. La
collision lui a été fatale !
Je craque, et reste ainsi un long moment, à sangloter. L’étranger s’accroupit à côté de moi et baisse
son col, me révélant son identité. Je n’en crois pas mes yeux : Gildas. Il essuie mes larmes et
s’exclame :
— La plus extraordinaire traversée que l’on peut faire est celle de ses états d’âme. Sur ces dernières
paroles, il s’éloigne, puis disparaît.
Ce n’était que le fruit de mon imagination, mais j’ai désormais l’intime conviction qu’il n’a jamais
cessé de m’aimer.

Pseudo-auteur : The Emotional Way

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