Alt.


Paul dit : « Tu ne viens pas avec moi. »
Ce n’était pas une question. Il ne voulait pas poser la question parce qu’il connaissait déjà la réponse
et qu’il ne voulait pas le reconnaître. Il ne voulait pas se dire que c’était fini et que Ian le renvoyait
comme ça, le visage inexpressif et les mots vide de sens.
« Dès que j’aurais réussi à ouvrir le portail, dès que j’aurais réparé la console, tu pourras partir. Tu
pourras rentrer chez toi, Paul, dit Ian, en évitant son regard.
— Sans toi.
— Sans moi. »

Et là, Paul devait lui faire changer d’avis. Il devait lui faire comprendre qu’il ne voulait pas retourner
dans son monde. Ce n’était plus sa réalité, ce n’était plus sa vie. Il ne s’y reconnaissait plus. Il était
plus le Paul d’il y a quelques mois qui n’avait rien à perdre. Aujourd’hui, il avait tout à perdre, et il
préférait perdre sa vie plutôt que de perdre Ian.
Paul s’avança vers lui, la main tendue et Ian l’esquiva, allant à l’opposé de lui s’occuper d’il ne savait
quoi d’autre sur la console. Paul n’en croyait pas ses yeux ; il était bouche bée par la réaction de Ian,
blessé, interloqué, amer. En un instant, il voulut lui crier dessus, l’insulter. Il voulait lui dire que
c’était un idiot qui ne pensait jamais aux autres. Un idiot qui pensait trop aux autres. Un idiot qui
croyait toujours avoir la solution, et que la solution était qu’il se sacrifie, qu’il fasse tout pour le
sauver et qu’il meure sans que Paul puisse y faire quoique ce soit.
C’était injuste. C’était blessant, et Paul le détestait pour ça, oh, il le détestait tellement. Ian aussi
avait pris sa décision : il allait le laisser seul, mais Paul ne pouvait l’accepter. Non, il ne le pouvait
pas. Pas maintenant, pas quand il commençait à peine à revivre. Paul déglutit pour essayer de faire
passer l’obstacle qu’il avait dans la gorge. C’était comme s’il y avait un noeud ; aucun mot, aucun son
ne voulait sortir. Paul ne savait pas s’il se sentait capable de dire quoique ce soit. Et évidemment,
Ian le fit pour lui.
« Paul. Le générateur va bientôt se remettre en ligne. Quand ça arrivera, tu n’auras que quelques
secondes pour passer le portail. Une minute tout au plus. Le générateur n’est pas assez puissant pour
tenir plus longtemps que ça.
— Ou pour deux personnes. », ajouta Paul sans cacher l’amertume de sa voix.
Ian soupira et lui lança un regard exaspéré qui aurait pu presque cacher la douleur derrière son
expression.
« Je–
— Non, Ian, je sais, je sais. Je voulais juste… »
Paul ferma le poing de frustration et s’arrêta. Il souffla et s’approcha de Ian. Le scientifique s’était à
moitié tourné vers lui. Il le regardait à peine, mais c’était déjà ça. Arrivé près de Ian, Paul ferma les
yeux et respira un bon coup, puis les rouvrit.
« Je sais que c’est difficile parce que je vais partir et–
— Ce n’est pas ça, l’interrompit Ian, lui lançant un regard désespéré. Je sais que je n’appartiens pas
à ton monde, à ton univers, je le sais. J’ai fait la paix avec ça. Ce n’est pas ça. C’est…
— Qu’est-ce que c’est Ian ?, demanda doucement Paul en tendant le bras. Dis-moi. »
Ian sembla hésiter, il avait l’air de se battre avec lui-même, comme s’il ne savait pas quoi dire,
comme si les mots lui manquaient. Ou peut-être qu’il n’arrivait pas choisir les bons mots. Il ne
voulait pas blesser Paul, semblerait-il.
C’était déjà trop tard.
« C’est mieux comme ça. » finit par dire Ian, et il reprit les réparations de la console. Ou faisait
semblant pour éviter le regard scandalisé et blessé de Paul.
Il n’arrivait pas à croire qu’il lui avait sortit cette phrase. Il avait du mal à comprendre comme ces
mots avaient pu sortir de sa bouche. Paul ricana ironiquement. Après tout ce qu’ils avaient vécu,
Paul s’attendait à quelque chose de plus que, « c’est mieux comme ça », comme si Ian était le seul à
décider pour eux deux. Comme si Paul n’avait pas à avoir d’avis là-dessus. C’était sa vie aussi !
« Ian, tu– »
Mais Paul ne put finir sa phrase car au même moment, le sol gronda et trembla, envoyant les deux
hommes au sol. La porte s’ouvrit avec un grand fracas et des hommes armés entrèrent dans la salle.
Les sentinelles les avaient trouvés.
Paul se releva aussi vite qu’il le pouvait dans une position où il sentait moins vulnérable, mais c’était
un peu difficile quand des sentinelles vous tenaient en joue. Paul tourna la tête et chercha Ian du
regard mais il ne le trouva nulle part.
« Bien, vous les avez trouvés. Vous trois, vous restez, les autres allez tenir la garde autre part. Ils ne
pourront pas s’enfuir. », dit une femme en blouse blanche. Quand les sentinelles sortirent, elle sourit
et Paul grimaça.
« Paul, dit-elle en tournant son regard perçant vers lui, où est Ian ?
— Aucune idée, madame », répondit-il avec un sourire arrogant aux lèvres.
S’il pouvait garder son attention sur lui, peut-être que Ian allait penser à une solution. Non, Ian
allait penser à une solution, comme d’habitude.
« Docteur, Paul, docteur. Tant pis, il me suffira juste de… te garder ici alors, jusqu’à ce qu’il
revienne. », fit-elle en englobant la salle de ses mains. Puis, elle ramassa une chaise qui était tombée
et la redressa. Elle s’assit et croisa les jambes.
Tout doucement, Paul se leva en tenant ses deux mains en signe d’apaisement, le regard fixé sur le
docteur. Il ne voulait pas se faire tirer dessus par les sentinelles à la gâchette facile.
La salle s’assombrit d’un coup, l’atmosphère de la salle devint lourde comme si une chape de plomb
s’était abattue sur eux. Puis, des courants d’air commencèrent à souffler au-dessus de leurs têtes.
Paul plissa les yeux et tenta de voir ce qu’il se passait. La doctoresse était conduite à l’extérieur de la
salle pendant que d’autres sentinelles entrèrent et menacèrent Paul de leurs armes. Il y eut alors un
grand bruit d’aspiration et pendant un instant Paul perdit l’ouïe, comme s’il était se trouvait sous
l’eau. Quelqu’un lui attrapa le bras et quand il se retourna, Paul vit que c’était Ian. Il avait son
tournevis dans la main et le jeune homme eut envie de rire.
Sans attendre, Ian le tira et l’entraîna vers le portail blanc laiteux et à l’air gluant qu’il venait juste
d’ouvrir. Pendant quelques instants, Paul fut paralysé : par la peur, l’excitation, les souvenirs. Ian
prit sa main et la serra de façon rassurante et, main dans la main, ils coururent ensemble vers le
portail.
Avant que Paul puisse entrer dans le passage et emmener Ian avec lui, le scientifique lâcha sa main.
Paul s’arrêta abruptement. Et ce fut comme si le temps s’accélérait tout d’un coup et il y eut une
explosion de bruit : le vrombissement du générateur, les coups de vents et les coups de feu rendirent
Paul presque sourd. Il mit les mains sur les oreille et se tourna vers Ian. Il s’était accroupit sur le sol.
Il regardait Paul avec calme, presque serein, et Paul prit une profonde inspiration quand il vit que
Ian appuyait sur son estomac.
Paul voulut le rejoindre et l’aider mais ce fut avec un air déterminé que Ian l’arrêta de la main. Avec
tout ce bruit, il était impossible de parler ou de comprendre ce que l’autre disait, alors quand Ian
parla, Paul n’entendit pas les mots. Mais il put les deviner sans problème.
« Paul, sautes. »
Le jeune homme secoua la tête et commença à avancer pour aller le chercher. Une des sentinelles
vit son mouvement et lui tira dessus. Heureusement qu’il n’y avait pas une bonne visibilité, il ne fut
touché qu’à la clavicule au lieu cœur. Malgré tout, Paul mit une main sur la blessure et se plia en
deux à cause de la douleur si intense. Ian en profita pour le pousser en arrière. Avec une main
tendue devant lui, Paul tomba contre la surface froide et visqueuse du portail.
La dernière chose qu’il put voir avant d’être complètement enveloppé par le portail fut le sourire
doux que Ian portait à ses lèvres et la sentinelle juste derrière lui qui attendait il ne savait quoi pour
le tuer.
Puis–
Puis–
Il ouvrit tout d’un coup les yeux, le souffle court. Il prit une seconde pour se rendre compte qu’il
avait une douleur courant le long de son bras. Il prit une autre seconde pour se rendre compte qu’il
était à l’hôpital. Il avait un masque sur son nez et la bouche, et dans sa panique, il commença à
vouloir l’enlever. Deux infirmiers arrivèrent peu de temps après à ses côtés et lui tinrent les bras
pour éviter qu’il bouge.
Cela, évidemment, ne l’aida pas à se calmer, et Paul se débattit encore plus. Il semblerait qu’ils aient
appelé du renfort car une personne en blouse blanche – un docteur – venait d’arriver. Du coin de
l’œil, Paul vit que le docteur avait une seringue. Quand le docteur se retourna pour injecter le
produit dans l’intraveineuse, Paul s’immobilisa, les yeux écarquillés.
Les infirmiers comprirent qu’ils n’avaient plus besoin de le tenir alors ils s’éloignèrent. Le docteur se
mit à côté de lui et lui inspecta les yeux avec une de ces petites lampes. Puis, il regarda Paul dans
les yeux et il lui sourit.
Il n’eut pas la force de répondre. Il faisait tout en son pouvoir pour ne pas craquer devant l’équipe
médicale.
« Bienvenue parmi les vivants, monsieur, dit alors le docteur en plaçant une main rassurante sur son
bras sans blessure. Vous nous avez fait une petite peur. Pendant un instant, nous avons cru que nous
vous avions perdu durant la traversée. Et quelle traversée, me direz-vous. »
Oh, oui, quelle traversée. Une traversée extraordinaire. Et peut-être que Paul aurait une seconde
chance finalement. Il se sentit fatigué et ferma doucement les yeux. Il ne voulait pas perdre une
miette de ce qu’il voyait. Il ne voulait pas oublier ce moment, il ne voulait surtout pas oublier son
visage. Pas maintenant. Pas après tout ça. Il ne voulait surtout pas oublier que Ian était là, dans ce
monde. Différent, mais présent. C’était tout ce dont Paul avait besoin de savoir. Paul n’était pas
seul.

Pseudo-auteur : Shuu

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s