Cap l’avenir


Ça y est. Tina s’élance. La traversée extraordinaire a commencé.
Elles sont des centaines à courir aussi vite qu’elles le peuvent vers l’horizon. Cap l’océan, qui
n’apparaît pas encore au loin mais qu’elles savent présent. Comme une promesse. De bonheur, de
découverte, d’aventure !
Elles forment une marée d’adolescentes qui descend à la mer. Que c’est beau ! De voir les
sourires qui fendent leur visage malgré l’effort, d’entendre le chant de leur course, la litanie de leur
pas qui martèlent le sol.

Elles ont toutes quitté leur abri pour cette épreuve qui marque l’entrée dans l’âge adulte. Tina
frissonne de plaisir. Elle prépare ce jour depuis si longtemps ! Elle dépasse certaines de ses amies et
leur sourit pour les encourager. Elle souhaite leur transmettre son énergie débordante, mais plus que
tout, elle est fière de courir plus vite que les autres. Même si c’est une épreuve personnelle, elle est
remplie d’orgueil à l’idée d’être la première. La première à apercevoir la mer, à l’atteindre, à y
plonger. Ce serait une joie de plus, la touche finale à un bonheur complet. Comme la dernière carte
que l’on dévoile pour gagner une partie, le dernier mot que l’on écrit avant de terminer une histoire,
la dernière touche de peinture que l’on applique à un tableau, le dernier sourire que l’on adresse à
quelqu’un avant de le quitter ou comme le point que l’on place au dessus du i de joie.
Comme le veut la tradition, elle a préparé avec soin, et de ses propres mains, la tenue qu’elle
porte pour cette épreuve : elle se sent devenir une adulte, habillée de vert et de brun. Comme ses
paires. De loin, elles ne font plus qu’un, telle une vague galopant sur le sable. Tina est heureuse et
fière de faire partie de cette déferlante animée du souffle rauque de centaines de poumons, des
tambours de centaines de coeurs, du roulement de centaines de pas. Tina se sent portée par ce flot et
souhaiterait en être la première goutte.
Tina jette un coup d’oeil par dessus son épaule : elle ne voit déjà plus sa maison. Quelle
distance a-t-elle donc déjà parcourue ? Elle a perdu toute notion du temps. Court-elle depuis deux
minutes ou deux heures ? Elle n’aurait jamais imaginé que traverser le désert qui les séparait de la
mer serait aussi aisé ; elle n’est pas du tout fatiguée. Il faut dire qu’elle prend des forces depuis un
certain temps déjà en vue de cette traversée. Combien ? Une nouvelle fois, elle ne saurait le dire.
Elle dépasse encore quelques autres adolescentes et se retrouve soudain seule. Plus personne
devant elle. Elle est la première ! Tina pousse un cri de joie et accélère encore un peu sa course. Le
vent lui fouette agréablement le visage, vient se nicher au creux de son oreille et lui chuchote des
mots d’encouragement. Elle est calme, sereine et en pleine forme. Mieux que ça, elle guide ses
amies. Suivez-moi, je vous ouvre la voie… Les yeux rivés sur l’horizon, elle voit soudain apparaître
un fin ruban bleu. Elle cligne plusieurs fois des yeux pour être sûre que sa vue ne lui joue pas
quelque tour mais non, l’horizon est bel et bien recouvert d’un liseré bleu se démarquant à peine du
ciel. Tina sent son coeur bondir dans sa poitrine. L’océan ! Une folle frénésie s’empare d’elle qui la
pousse à courir encore plus vite.
Presque. Elle y est presque.
Elle tourne la tête en arrière et adresse un sourire à ses amies. Ces dernières lui répondent
par un regard éloquent : va-y, fonce, nous te suivrons. Ses yeux pétillent de joie. Elle est tellement
fière d’ouvrir la marche ! Mais juste avant de reposer son regard sur l’horizon, elle aperçoit des
corps à terre. Certaines de ses amies sont tombées, la plupart ne se relèvera pas. Que leur arrivera-til
? Au lieu de ressentir de la tristesse ou de la pitié, Tina ressent un étrange mélange de frayeur et
de déception. Combien d’entre-elles peuvent encore tomber ainsi ? Tina pensait qu’elles se
retrouveraient toutes dans leur nouveau monde, mais à quoi cela rime-t-il de devenir adulte si c’est
pour être seule ? Et puis surtout, tombera-t-elle également ? Non, ceci n’est pas imaginable. Elle
tiendra bon.
Elle efface de son esprit ces pensées. N’en reste qu’une seule.
Courir. Courir. Courir…
Toujours plus vite.
Au loin, le bandeau bleu se transforme, grandit, devient une mare, un étang, un lac,
promettant toujours plus. Sa couleur change également, elle passe du bleu pâle au turquoise, au bleu
cobalt, avec une myriade de nuances. Tina se perd en rêveries. Mille questions s’imposent à elle.
Quelle température aura la mer ? Quelle odeur ? Quel goût ? Quelle texture ? Toujours d’autres
arrivent et elle essaye d’imaginer les réponses. Cependant, elle est certaine d’une chose : la réalité
sera toujours plus belle que ce qu’elle peut imaginer.
Tina est au paroxysme du bonheur. L’eau n’est plus qu’à quelques mètres d’elle ! Elle entend
son grondement sourd, son roulis apaisant. Elle sent son odeur fraîche et mouillée, inspire
profondément pour en remplir ses poumons et pour qu’elle reste à jamais dans son corps. Une perle
d’écume se pose sur sa peau. Blanche, comme un oeuf, douce, comme du coton, légère, comme une
plume. Elle ouvre la bouche et recueille l’écume sur sa langue. Une onde de plaisir se propage en
elle. Une infime pointe de sel enrobée d’une mousse douceâtre. Une goutte d’eau de mer.
Représentante de tout un monde. L’océan.
Tina ne décélère pas. L’eau n’est plus qu’à un pas d’elle. Elle puise dans ses dernières forces
et finit la course à une vitesse incroyable. Elle s’engouffre dans l’océan qui l’engloutit. L’eau la
dévore goulument et Tina se laisse aller ; elle disparaît dans les flots qui jouent avec elle, la cachent
puis la font réapparaître, l’accompagnent dans sa valse. Une danse fraîche et fluide. Comme la mer.
Tina se laisse bercer par les vagues qui lui lèchent le cou, l’enlacent et la guident. Elle ferme les
yeux et inspire.
Ça y est. Tina est adulte. La traversée extraordinaire est terminée.
Au bord de l’eau se tient un jeune couple qui la regarde, elle et ses soeurs. Le vent transporte
leurs paroles jusqu’aux petites oreilles de Tina. :
– J’adore ce spectacle. Voir les tortues sortir de leur oeuf pour gagner la mer… C’est
magnifique !
– Oui… Mais il aurait peut-être mieux valu pour elles de ne jamais quitter leur oeuf… L’océan
est tellement dangereux.
Tina ouvre les yeux et expire lentement. Elle se met à nager vers son avenir. Cap l’horizon.
Elle s’éloigne lentement du rivage. Seule sa carapace verte et brune dépasse des flots.
L’océan, dangereux ? Non, exaltant !
Rester dans son oeuf ? La vie est devant elle. Quoi de mieux ?
La traversée extraordinaire n’est qu’une étape.

Pseudo-auteur : Fileuse de nuages

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3 réflexions sur “Cap l’avenir

  1. Je mets un 5/5 sans aucune hésitation, ta nouvelle est si … extraordinaire qu’on aurait du mal à croire qu’une collégienne l’a écrite.
    Bravo pour l’intensité qu’elle revêt, la passion qu’elle transmet au lecteur
    Bravo pour l’émotion, la fougue
    Bravo pour tes idées et leur profondeur qui trouvent des échos dans notre humanité … qu’est-ce que devenir Homme/Femme adulte, doit-on y laisser l’autre, et la difficulté de faire un choix.
    Tu as peut-être l’impression que j’en fais beaucoup, mais jusqu’au bout on est pris d’haleine, alors que j’ai eu peur que tout retombe et la chute, je ne l’attendais pas, mais la chute est véritablement surprenante.
    Je ne les ai pas toutes lues et il y en a encore à venir, mais j’espère et ai confiance en cela, que tu seras dans la liste finale des vainqueurs.
    Toute mon admiration d’écrivain en herbe depuis quelques bonnes années.

    • Et bien, je dois avouer que je ne m’attendais pas du tout à un tel commentaire…
      Mais merci. Merci profondément. Cela me réjouit et me redonne confiance !

  2. J’ai du mal à lire les nouvelles des autres en général, à m’y accrocher. Mais j’avoue que la tienne m’a retenue. On ressent vraiment la détermination de Tina et on a envie de voir à quoi ressemble la mer, même si on le sait déjà.
    J’aime ta traversée extraordinaire :3 Bravoo !

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