Le canoë


Prostrée, agenouillée devant la rivière, Lucie pleure les yeux fermés. Telles des fleurs qui
ferment leur cœur, les pleurs de Lucie se cachent derrière ses paupières closes. Lorsqu’elle rouvre
les yeux, le monde qui l’entoure est en noir et blanc. Les couleurs qui donne à la vie tout son
charme se sont enfuies. Les goutes de pluies lui martèlent le crâne.
!
Lucie avait une chevelure à faire rougir Aphrodite et faire pâlir le soleil.

Son père lui racontait souvent cette vieille légende des indiens Navajo, qui croyaient que les
pensées contenues dans la tête en sortaient par les cheveux et étaient en eux. Son père aurait aimé
être un indien. Comme eux, il appréciait se retirer dans la forêt. La jungle urbaine n’était pas faite
pour lui. Il ne supportait le quotidien des citadins qu’à grande peine. Symbole de la civilisation, les
villes réduisaient en fait les hommes à n’être que de simples animaux tournant en rond, prisonniers
de haies de voitures, surveillés par des gratte-ciel devenus miradors. Les hommes n’étaient
d’ailleurs pas les seuls prisonniers. Les arbres citadins étaient méthodiquement taillés dans leur
étroit enclos de terre. À chacun son esclavage.
Quand l’écœurement devenait trop fort, dès que son allergie à la ville resurgissait, alors il se
retirait au milieu des arbres. Ce n’est pas que la forêt lui paraissait plus belle que la ville. Non,
c’était sa grandeur et surtout sa dignité qui l’attiraient. Les arbres ignoraient la culture des hommes,
la nature était ici chez elle. En ces lieux, il pensait aux arbres estropiés de la ville. Un jour, la
révolte sonnerait, et ces martyres citadins sortiraient de leur mètre-carré de terre pour partir à la
reconquête de leur ancien royaume. La forêt lui soulevait l’imagination.
Ici, il venait retrouver un vieil ami, qui incarnait l’équilibre dans sa forme la plus parfaite.
Son tronc soutenait ses branches sans broncher, un peu courbé sous l’effort. Corps et tête se tenaient
mutuellement, dans un parfait équilibre. Durant ses retraites, le père de Lucie passait plusieurs nuits
dans un hamac, suspendu à ses branches. Son ami était un vieux sage. Sa peau ridée, sa barbe de
plusieurs siècles en étaient autant de preuve. Voilà des siècles qu’il étudiait patiemment les écrits
célestes. Alors, il l’écoutait attentivement lui apporter sa hauteur de vue. Ses nombreuses branches
ne lui laissaient entrevoir que des passages du manuscrit, mais il semblait au père de Lucie que sa
pensée s’élargissait. Après plusieurs jours de retraite, il rentrait, prenait Lucie par les épaules et
l’embrassait sur le front. Dans ces moments-là, ses yeux étaient une porte ouverte sur un autre
monde.
Depuis quelques temps, le père de Lucie se retirait plus souvent dans la forêt. Il préparait
une surprise à sa fille. Un matin, alors que Lucie dormait encore, il avait délicatement poussé la
porte de sa chambre.
– « Habille toi chérie, nous allons faire ensemble une traversée extraordinaire. »
Lucie s’était habillée, encore endormie. Elle avait voulu questionner son père, mais une fois
sa tête sortie de son t-shirt, elle s’était aperçue qu’elle était seule.
La voiture glissait sur la route, le soleil et Lucie s’étiraient, l’un avant de se lever, l’autre
avant de continuer sa nuit interrompue trop tôt. Le père de Lucie gardait les yeux sur la route,
absorbé dans ses pensées. Lucie s’était rendormie. Il aimait écouter sa respiration régulière, apaisée.
Le soir, lorsqu’elle dormait, il venait s’assoir à ses côtés, et il l’observait à la lueur de la veilleuse.
Sa fille était tout pour lui. Il passait ses doigts dans ses cheveux, jouait avec ses boucles. Il devait la
guider, lui montrer le chemin. Parfois, il lui arrivait de penser que cette mission était trop dure pour
un simple homme.
La forêt s’éveillait. Un à un, les arbres se redressaient de leur lit de brume. Surpris de se voir
dérangés dans leur intimité matinale, ils avaient le feu aux joues.
En attendant que les arbres s’habillent et rangent leur couette, Lucie et son père prenaient
leur petit déjeuner dans la voiture.
– « Prend des forces, tu en auras besoin car la journée qui nous attend promet d’être
mouvementée. »
Lucie, tout en esquivant les tirs de tartine sortant de la bouche de son père, avait remarqué
son regard. Ses yeux étaient une déclaration d’amour, une promesse de bonheur. Elle sentait
qu’avec eux pour veiller sur elle, rien ne pouvait lui arriver.
Le soleil était assez haut maintenant. Devant eux, s’étendait une vaste prairie colonisée par
les ajoncs couleur or. Ces petits soldats solaires avaient traversé la nuit, marchant au pas cadencé
sur des routes de lumière et avaient envahi la prairie, affirmant ainsi l’autorité de leur souverain sur
son éternelle rivale, la reine blanche.
Père et fille marchaient ensemble vers la forêt, suivant un sentier tracé par les troupeaux
d’animaux. Une main dans celle de son père, l’autre tenant une feuille de fougère, Lucie ressentait
toute l’énergie de la nature. Elle regardait son père, qui observait tour à tour les fleurs, les arbres au
loin, le ciel, avec un bonheur de vivre que Lucie partageait avec lui, comme si leurs deux mains
serrées les faisaient marcher au diapason de la nature. Était-ce les pouvoirs magiques de la fougère,
ou bien ceux de son père ? Lucie ne savait pas. Elle savait seulement que cela était. Voilà tout.
Deux sentinelles, géants surveillant l’entrée de leur royaume, se dressaient devant les
visiteurs. La porte de la forêt était close de lierre et de rocs, de ronces et de houx. Même la plus
solide des pierres n’aurait pas été plus impénétrable que cette muraille végétale. La forêt ne
semblait pas vouloir être dérangée.
« Sonnons, on nous ouvrera peut-être la porte », avait dit son père, plaçant une des mains de
sa fille contre le tronc d’un des deux gardiens. Le chant d’un oiseau avait retentit au sommet de
l’arbre.
– « Tu ne peux pénétrer dans une forêt que si tu la comprends. Laisse lui ressentir ta
bienveillance, si elle nous accepte, on le saura.»
Le chant d’un second oiseau avait répondu au premier, bientôt suivi d’un véritable choeur de
plume. C’était le chant de la forêt leur souhaitant bienvenue. Le mot de passe avait été prononcé. La
porte close s’était entrouverte, laissant apparaître un étroit sentier.
– « Nous pouvons entrer à présent. »
Poussés par le vent, comme si la forêt les avaient pris par l’épaule pour les accompagner, ils
avaient passé le seuil du pays des fées. À cet instant Lucie avait l’impression que la forêt lui
chantait la vie et lui ouvrait le chemin d’un bonheur extraordinaire.
Le sol de la forêt n’était pas le lisse trottoir des villes où les seuls obstacles à éviter étaient
les crottes de chiens et, de temps à autre, un lampadaire. Pourtant, à qui la connaissait bien, les
déplacements en forêt n’était pas plus difficiles qu’en ville. Le père de Lucie avait un corps fait pour
de tels lieux. Semblable à un félin, il neutralisait toutes les embuches que pouvait lui tendre la
nature.
Mais si sa petite taille permettait à Lucie de ne pas avoir à se soucier des branches trop
basses, ses jambes n’étaient pas assez longues pour lui permettre d’enjamber les touffes de ronces.
Son père, remarquant sa détresse, l’avait prise sur son dos et ensemble, ils s’étaient faufilés vers la
surprise tant attendue.
D’abord, ils ne pouvaient que l’entendre. Elle n’existait que par son murmure. Puis elle leur
apparue en contre-bas, recouverte d’un tapis de lumière. Sous leur toit de branche, Lucie et son père
avaient plissé des yeux, éblouis par cette cascade de lumière. Ici, les arbres et la rivière se parlaient,
dans un murmure commun. La rivière avec des signaux lumineux, les arbres avec des
frémissements d’émeraude.
Pour descendre au niveau de l’eau, Lucie et son père avaient emprunté un escalier naturel
dont les marches étaient les racines des arbres. La nature s’avait être ingénieuse. Lorsqu’elle avait
vu ce qui les attendait, posé sur la berge, Lucie avait sauté au cou de son père.
– « Trop bien ! C’est toi qui l’a construit ?! »
Couché sur la terre se trouvait un canoë en bois. C’était la surprise que son père avait
réservé à Lucie. Ensemble, ils allaient naviguer sur l’artère de la forêt, espérant mieux comprendre
les secrets de sa fragile et extraordinaire harmonie.
Le canoë filait, tranquillement, au rythme du courant. Allongée, la tête appuyée contre le
torse de son père, Lucie se laissait bercer par les ressacs de l’eau. Ni elle ni son père n’avait
prononcé un mot depuis un bon moment. Puis Lucie se redressa et voulu arranger sa coiffure.
Maladroite, elle laissa tomber à l’eau sa barrette qui alla se coincer dans une algue.
– « Ne t’en fait pas, je vais te la récupérer », lui avait dit son père.
Mais, en se penchant pardessus le canoë, le père de Lucie avait perdu l’équilibre et était allé
finir sa course dans l’eau. Il ne savait pas nager.
Le ciel s’était chargé de nuage bas, la pluie n’allait pas tarder à tomber, l’orage à éclater. Le
vent, qui tout à l’heure chantait sa joie, avait changé de registre, de sa plainte sonore il pleurait la
mort du père de Lucie. Poussés par un sens qui n’appartenait qu’à eux, les animaux de la forêt
s’enfuyaient par les sentiers, par les près. Un éclair se planta dans un nuage. D’abord ce n’était
qu’une goutte qui était tombée. Puis un deuxième éclair avait zébré le ciel, portant un deuxième
coup au nuage, qui avait alors déversé toute sa douleur. Il semblait à Lucie que c’était son coeur que
les deux éclairs avaient blessé. La douleur l’avait submergé et, comme pour le ciel, à la première
larme avait succédé un torrent qui avait transformé les joues de Lucie en véritable cascades. Lucie
était seule. Elle avait peur. Peur de ce vent chargé de souffrances. Peur de cette vie à traverser toute
seule, sans son père extraordinaire pour la guider.

– «Papa…»

Pseudo-auteur : Zalo

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