L’école junglée


« Driiiiing » ! Le petit Pierre eut bien du mal à se lever quand le réveil sonna, encore plongé dans
ses rêves, il n’avait pas la force d’affronter la température extérieure à son lit douillet et l’horrible
cours de mathématiques du jeudi avec Mme Choiseul. La maman de Pierre le brusqua, comme
chaque matin, en ouvrant les rideaux de sa chambre, pour le sortir de la nuit noire factice de sa
chambre.

Il émergeait doucement, mit difficilement les pieds hors du lit et la première épreuve fût
réussie avec succès. Il arriva dans la cuisine, les yeux à demi-ouverts. Il prit place à table devant le
petit déjeuner que sa maman avait préparé méthodiquement. Le tournoiement inlassable de la
cuillère faisait grincer le fond du bol mais cela ne le perturbait en rien. « Allez Pierre, dépêche toi !
Tu vas être en retard à ton cours de mathématiques. Madame Choiseul ne va pas être contente ! ».
Il s’imagina Madame Choiseul le rouspéter devant toute la classe et l’obliger à corriger
l’exercice de géométrie à faire pour aujourd’hui, au tableau ; et ça c’était le supplice que tout le
monde redoutait. Aller au tableau c’est perdre toute notion de grandeur, c’est le comble pour un
cours de mathématiques ! On devient tout petit face à la classe entière qui nous regarde, sans bruit
en scrutant chaque geste. La craie est grosse, le tableau immense et la règle est tellement grande et
lourde qu’il est difficile de la tenir droite au tableau ; et s’il faut se servir d’un compas, c’est la fin du
monde : La pointe du compas ne tient jamais jusqu’à la fin du cercle, qui ne ressemble plus qu’à une
approximation qu’on pourrait qualifier de nouvelle figure géométrique indéfinissable. Manier les
instruments de géométrie, c’est forcément faire naître des rires au sein de la classe. Déjà que le coeur
tremble et bat à tout rompre, mais si en plus des gloussements retentissent, c’est certain que le
visage ne peut pas rester pâle, la rougeur des joues trahit la panique qui sommeille en nous.
Pierre était déjà angoissé rien qu’à l’idée du tableau noir qui attend l’erreur de la craie.
Énergiquement, il prit son sac sur le dos et parti à toute allure en direction de l’école.
L’école c’est l’erreur des réminiscences, on regrette le temps où on était écolier mais c’est
simplement parce qu’on ne s’en rappelle pas. Aller à l’école c’est quitter le monde des adultes pour
rejoindre celui des êtres qui nous ressemblent mais qui tentent de se distinguer et faire remarquer les
différences des autres. Pourtant le monde des enfants n’est pas si éloigné de celui des adultes. Pierre
est un petit garçon qui ne se fait pas trop remarquer, cela lui joue des tours, car ses camarades en
profitent ; que ce soit pour le devancer dans la queue pour la cantine, voler son goûter ou le désigner
pour une bêtise qu’il n’a pas commise. Dès qu’un autre écolier est bouc émissaire, Pierre en profite
pour se mettre dans le clan des bourreaux, la place y est beaucoup plus confortable, même si la
culpabilité le ronge par la suite. Arriver en retard au cours de Madame Choiseul, c’était faire une
croix aux moqueries qu’il pourrait faire à la personne qui corrige l’exercice au tableau. La tête en
avant, le dos presque à l’horizontal portant son sac sur le dos, il trottinait de plus belle jusqu’au
moment où il entendit les premiers cris d’enfants qui jouaient dans la cour de récréation. Il n’était
donc pas en retard, mais la cloche se mit à sonner dès qu’il passa les grilles, c’était moins une. Les
élèves se dépêchèrent de se mettre deux par deux, les uns derrière les autres, en attendant Mme
Choiseul. Elle vérifia rapidement que le rang était assez droit, compta le nombre d’élèves et ils
rentrèrent dans la salle de classe à la place qui était la leur habituellement. Les tables étaient
solitaires et Pierre se situait au milieu de ses camarades. Personne ne manquait à l’appel, donc cela
remettait en cause tout ce qu’il avait prévu.. « Vous avez tous fait vos exercices pour aujourd’hui ? »
lança Mme Choiseul ; et toute la classe, en choeur, lui répondit distinctement : « Ouiiii ! ».
Elle se mit donc à corriger elle-même les exercices, à prendre une branche pour mesurer le
périmètre des figures animales qui se dessinaient sur le tableau très sombre et feuillu. Deux élèves
croassaient entre eux pendant que d’autres écrivaient sur leur feuille morte automnale à l’aide d’une
baguette de foin. L’atmosphère était plus détendue qu’habituellement. Les formes animales
dessinées sur le tableau prenaient la direction qu’elles souhaitaient dans l’immensité offerte par la
grandeur de la forêt. Il ne fallait donc pas se perdre. Mme Choiseul prit un air assez autoritaire
derrière ses petites lunettes rondes. Elle écarta ses ailes et hulula pour indiquer la bonne direction,
qu’elle pouvait parfaitement connaître grâce à la quantité de périmètres qu’elle avait eu à calculer
dans ces lieux. Les figures animales dessinées à la craie prenaient des formes différentes et n’étaient
pas un seul animal à la fois mais bien une multitude suivant la façon de les voir. Peu à peu la forêt
s’agrandissait, le néon de la classe se recouvrit d’une longue branche feuillue, laissant assez de place
aux rayons du soleil pour permettre à Pierre de voir le sol. Pourtant, ce n’était pas très utile, Pierre
n’avait pas les pieds sur le sol, il était confortablement assis sur de la ouate, ses pieds ne touchaient
pas le sol ; il était en apesanteur. Il fit accélérer son coussin de ouate pour tenter de rattraper les
figures à demi-géométrique qui suivaient la direction que leur indiquait la chouette Choiseul. Le
chemin était parsemé de pièges, la cadence trop rapide, Pierre ne parvint pas à les suivre, et la
chouette semblait indifférente à une quelconque perte en cours de route.
Après tout, cela n’avait pas d’importance ; Pierre se trouvait dans un endroit paradisiaque, et
tout à découvrir par lui-même. Il voulu prendre un fruit à un arbre, sa ouate le suréleva jusqu’à ce
qu’il soit à la bonne hauteur et quand il fût tout près pour décocher le trésor, un ouistiti pygmée
dégaina de nul part et attrapa le fruit avec un rire strident qui paraissait raisonner violemment. Assez
déconcerté, le jeune garçon fut assez déçu de ne pas avoir pu récupérer le fruit qui lui paraissait
juteux et sucré à souhait, et les rires du petit animal ne le mit pas à l’aise, il ne trouvait ça vraiment
pas marrant. Pierre finit pas se faire une raison, ce n’était qu’un fruit dans un arbre et après tout, c’est
les lois de la jungle. Il se trouvait dans une immense forêt, avec des branches partout, certaines,
sûrement trop lourdes, étaient tombées à terre, il eut alors l’idée de faire une cabane tel un Robinson
Crusoé ! Il se mit donc à la recherche de différents branchages, déterminé à faire de cette cabane
son petit endroit à lui, son nid douillet. Dès lors qu’il fut satisfait de son oeuvre, il prit le soin de
décorer sa cabane avec quelques fleurs et de jolies feuilles mais une horde d’une dizaine de ouistitis
pygmées se mirent à l’assaut de la cabane, assiégeant le lieu, ce qui terrorisa Pierre. Il sortit en
vitesse et pu voir le carnage de ce qu’il avait mit tant de temps à construire. En un rien de temps, les
ouistitis s’esclaffant bruyamment s’amusèrent à tout détruire. Le jeune garçon était au bord des
larmes, il ne voulu plus faire aucun effort et baissait les bras face à l’armée de petits singes
malicieux. Ces petites bêtes poilues avaient pourtant l’air si mignon, Pierre aurait été le premier à
vouloir s’amuser avec elles. Déçu, il reparti sur son coussin de ouate, laissant l’armée de ouistitis
riant de plus bel loin derrière lui. Peu à peu, Pierre se dit que la horde animalière sauvage était
semée et recommença à réfléchir à ce qu’il pouvait bien faire dans la forêt. Il était si petit, ou bien
les arbres étaient si grands, qu’il avait l’impression qu’ils se prolongeaient indéfiniment. Pierre se
demanda si lui aussi pourrait grandir sans jamais s’arrêter. Le coussin de ouate s’éleva et Pierre
aperçu des lianes et l’idée lui vint de faire le Tarzan d’un arbre à l’autre. Animé par l’envie de
combattre ses peurs, par la liberté qui s’attache à la voltige, et par la vision d’être un Pierzan, il se
prépara à s’élancer pour attraper la liane en face de lui, qui lui paraissait à porter de main et celle
d’après également ; ensuite, il se cramponnerait à la branche du fond. Le plan était donc mûrement
réfléchi dans sa tête, il ne restait plus qu’à sauter attraper la liane. Son coeur commençait à battre
plus fort, il chuchota « Un, deux.. TROIS », il élança ses petits bras jusqu’à la liane. Le coussin de
ouate en profita pour se poser sur une branche, mais à l’inverse d’un nid, c’est lui qui se reposait.
Pendant ce temps, la liane où était accroché Pierre allait doucement d’avant en arrière sous l’effet de
son poids telle une balançoire. Pierre était fier de son exploit, d’autant plus que la seconde corde
végétale était facilement accessible. Désormais plus confiant, il bondit en avant pour prendre la
liane mais une dizaine de ouistitis se ruèrent dessus et avec leur poids, la branche flexible se
balançait empêchant Pierre de l’attraper. Les petites bêtes riaient telles des petites hyènes vicieuses
et le coussin de ouate ronflait sur la branche pendant que Pierre tombait dans le vide interminable
de la jungle.
Pierre eut une douleur aux fesses, il remarqua qu’il était tombé de sa chaise. Les autres
élèves hurlaient de rire et Mme Choiseul avait les deux poignées sur ses hanches en regardant Pierre
se rasseoir tout honteux. Le jeune homme ravala sa salive et ne su pas quoi répondre au regard si
sévère de Mme Choiseul. Elle prit la parole et jeta la phrase redoutée : « Pour éviter que tu
t’endormes en classe tu vas venir corriger l’exercice au tableau Pierre. ».

Pseudo-auteur : Mlle-sandy

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