D’un monde à l’autre


Le matin ou bien le soir, qu’est-ce que cela changeait, la brume était là. Une volute de fumée qui n’épargnait pas même les endroits éclairés, l’horizon au-dessus des eaux, ni même les chemins embourbés. Rien n’avait bougé et pourtant, tout avait disparu. La ville jouait à cache-cache avec nos yeux, le port s’était déjà jeté dans l’océan ; les vagues inondaient la digue et l’eau était si haute qu’elle donnait l’impression d’inonder bientôt les chaussées. Elle était le seul témoin du paysage.

Seule la mer savait faire face à toutes les situations ; elle luisait dans le noir en se faisant plus sombre que la nuit. La mélodie de ses vagues décadentes s’élevait dans les airs et masquait tout autre bruit, qu’il soit plus fort ou plus rauque. L’oreille était beaucoup plus sensible à son doux chant qu’au crissement des pneus sur les routes mouillées, qu’au grincement des grues que manoeuvraient les dockers dès l’aube. Le blizzard qui recouvrait le littoral était un obstacle à la vision ; mais pour d’autres, il n’était qu’une simple nuée blanche qui leur permettait d’accéder directement aux échos des vagues. Etait marin alors celui pour qui le brouillard rendait la mer infiniment belle.
C’était le premier endroit de la journée qu’elle scrutait. Le matin, en se réveillant, en trempant son canard dans un café tiédi, ses yeux restaient fermés, brouillés. La brume au-dessus des vagues enlevait celle de ses yeux, c’était son réveil à elle, son chant du coq, dès qu’elle sortait, longeait le quai jusqu’à la jetée, pour contempler cette mer qui l’élève. Sans quitter des yeux ce paysage idyllique, elle tente de marcher sans se retourner. Elle s’y est habituée, à la longue. C’était un jeu ; compter les cinquante-six pas qui la séparent du bar, alignant un pied sur l’autre, les yeux grands ouverts face à l’étendue marine. Perdue dans cette contemplation, elle en oubliait de s’arrêter et souvent, elle se cognait contre la baie vitrée du restaurant. Le barman, qui la repérait chaque matin, attendait avec ironie le moment fatal, essuyant ses verres avec son vieux torchon. Il savait que cinq secondes après, elle rentrerait dans son antre avec un grand sourire qu’elle n’adresserait à personne en particulier, s’installerait à sa place habituelle, contre la fenêtre, pour continuer d’admirer son tableau, buvant un met si hors du commun que l’hôte ne le confectionnait que pour elle.
Le barman, ainsi que les quelques buveurs matinaux accoudés au comptoir, étaient cependant loin de se douter de ce qui aller se produire sous leurs yeux indifférents. La jeune femme, comme à son habitude, vint remettre les sous qu’elle devait au patron en mains propres, en effectuant ce petit hochement de tête de reconnaissance si significatif. Puis elle sortit du bar sans se retourner ; en effet elle ne se retournait jamais sur rien, estimant que les traversées même les plus banales ne méritaient pas de retour. C’est ainsi qu’elle se projeta dans la brume
toujours aussi opaque, disparaissant peu à peu de la vision des spectateurs. Avançant sans rencontrer d’obstacles, elle sentit bientôt l’eau salée inonder sa robe en mousseline. Le sable semblait l’encourager à enfoncer ses pieds toujours plus profondément. D’une marche lente mais si légère, les yeux mi-clos, savourant le mélange subtil et paisible de la rencontre entre blizzard et vagues impétueuses. C’est ainsi qu’elle effectua la traversée de sa vie, en comptant revivre dans la mort sa naissance, en plongeant dans l’eau, à la manière d’une Vénus déchue. C’est ainsi qu’elle choisit de disparaître, en cet instant, et pour toujours.

Pseudo-auteur : Aureli_thium

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