17 ans de sommeil


J’ai 17 ans et je vais partir. Un voyage gratuit mais sans retour. « Quand on conduit, on conduit pour
les autres » ne cesse-t-on de me répéter. Il faut croire que cet oiseau de malheur ne l’a pas assez
entendu. Ce butor a pris la liberté de picorer ma vie, ne laissant qu’une pauvre carcasse, engendrant
la fin d’une aventure que j’avais, jusqu’à ce jour, dédaigné.

Mais là n’est pas l’important. Avant de
m’en aller, je dois étendre les pensées qui trottent dans mon esprit.
17,5 longues années, 6387,5 prolixes mois, 191 625 logorrhéique jours, 4 599 000 éternelles
minutes et aucune n’est gravée sur une ténébreuse et minuscule rétine.
J’ai plus de 17 ans et je n’ai rien fait de ma vie. Le monde n’est pas meilleur parce que j’ai vécu, il
est sûrement pire, et ce n’est pas ma volonté qui aura commandé cet infime changement. Mon
existence n’a pas été utile. Personne, jamais, ne me remerciera, personne ne s’exclamera « Si on en
est à, c’est un peu grâce à elle ! ». Je n’ai rien fait, n’ai été indispensable pour personne. Même le
vide est nécessaire, je suis moins importante que le vide. Je ne vais pas retourner à l’état de
poussière : je le suis déjà.
C’est seulement maintenant que je me rends compte de la tristesse de mon existence. Rejoindre
Hadès, il le faut bien, mais s’aventurer sur ce chemin sans n’avoir jamais rien accompli, voilà qui est
bien plus difficile à tolérer. Cette pensée ne cesse de hanter les tréfonds de mon âme, s’agrippant
telle une sangsue au plus profond de mon cerveau : je n’ai rien fait. Peut-être n’est-ce qu’une
dernière convulsion de mon âme appelant l’éternité… L’appel désespérée d’une condamnée. Quoi
qu’il en soit, n’est-ce pas complètement affligeant de se dire que le monde ne sera jamais meilleur à
cause de notre éphémère, et donc inutile, passage ? Que toute l’énergie que nous avons dépensé,
tout, aura été réalisé en vain ? Mais ce n’est plus l’heure pour moi de m’épancher, la faucheuse
m’ouvre ses bras.
C’est pourquoi, aujourd’hui, je voudrai délivrer un dernier message à la jeunesse, à la vieillesse, au
monde entier : faites en sorte que votre vie vaille la peine d’être vécue. Il est trop tard pour moi mais
je peux encore vous avertir. En réalité, ce n’est pas un avertissement, c’est un ordre. Abolissez toutes
les barrières, tous les murs se dressant devant vous et ne laissez derrière vous aucun regret. Allez au
bout de vos idées, jamais n’y renoncez, à moins que vous, et vous seul, décidiez qu’elles sont
mauvaise et en trouviez une meilleure. Réalisez vos rêves, jamais n’abdiquez, cessez de vous laissez
porter par la foule et vivez, tout simplement. Vivez ! Je vous lance ce défi. Il est insupportable de
réaliser qu’on va mourir et de n’y rien pouvoir. Vous ne voulez pas y essayer. Courir après les
secondes, tout en sachant éperdument que c’est trop tard, et finir par hurler de désespoir.
J’étais persuadée que la Science allait me sauver. Je croyais en la Science, clé d’un monde meilleur,
clé du progrès. Mais aujourd’hui, elle n’est pas salvatrice. Ni demain. J’avais eu foi en elle pour
enlever ce linceul blanc qui plane au dessus de moi, pour annihiler l’odeur de sapin qui désormais
me suit. Mais on me l’a annoncé, il est impossible de me sauver, je vais crever et tout le monde
m’aura oublié. Mais je m’interroge, je m’étonne, la Science est elle vraiment celle qui laisse se
perpétrer un meurtre ? N’est-ce pas plutôt les hommes qui refusent de l’utiliser ? Comment ça, les
cellules souches ne pourraient me soigner ? Une petite modification génétique serait sans utilité ? Et
une biologique, si vous préférez ? Mais non, ces techniques ne sont viables, trop de risques, pas
assez sûres, et que d’autres excuses qui m’indiffèrent. Vous n’avez rien tenté, rien tenté pour que je
puisse essayé de me réaliser, de construire un autre monde.
Et au nom de quoi justifiez-vous cette inactivité ? Je veux vivre. Je veux contempler le ciel et
m’étonner de cet azur infini, entendre la douce mélodie composée par les oiseaux et y percevoir le
murmure grondant d’un futur qui illuminait mes nuits. Je pensais que tout cela m’était acquis mais
en une minute tout a changé. Désormais, demain n’existe plus pour moi. Bientôt, on me laissera
pourrir entre quatre planches qui se décomposeront avec moi.
Avant de m’éteindre, j’aimerai toutefois modifier cette idée qui crée une zone d’ombre. La Science
est innocente. Je sais qu’en elle je puis trouver toutes les réponses, qu’elle n’a aucun désir de me
tuer, d’assassiner un enfant nourri par ses idéaux. Ce sont ses artisans, ce sont les médecins, ce sont
les scientifiques : c’est l’Humanité qui m’a jeté au bras de la Camarde.
Ils n’ont pas voulu prendre la responsabilité de me sauver, de secourir une âme innocente et ingénue
qui tenait pour acquis l’aube de sa vie, qui peut-être allait réussir là où ils avaient échoué. Après
tout, qui sont ces hommes, ces grandes personnalités qui ont brûlé pour illuminer les millénaires ?
Que serait-il advenu de l’Humanité si on ne leur avait pas laissé l’opportunité de vivre ? Faiblesse
ma part peut-être, mais je ne veux pas le savoir. Le présent est déjà bien sombre, il serait sinistre
sans eux, et nous serions noyés dans l’obscurité. Tout espoir ne devrait pas être perdu, la Science
serait là pour tenter de créer une étincelle. Je ne prétends pas être à leur niveau, mais j’aspirai à leur
grandeur, j’aspirai à un destin aussi grand que le leur mais me serai contenter de la moitié. J’aspirai
à…A beaucoup de choses qui jamais ne se réaliseront.
C’est pour ça que je vous accuse. Vous qui lisez ce mot, toutes les personnes que j’ai connu et tout
ceux que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais. Vous qui vivez dans votre palais d’argent,
fermant les yeux pour ne pas voir la misère, vous, les misérables qui vous complaisez dans cet état
et tous ceux qui jamais ne se lève contre l’injustice. Je vous accuse tous, qui que vous soyez.
L’Humanité toute entière. Je vous ai jugé et condamné sans témoin..
Je vous accuse d’avoir détruit les innocents, de sacrifier la jeunesse que vous asphyxiez par votre
méfiance, que vous bâillonnez et laissez s’avilir au détour d’une ruelle. Je vous accuse de corrompre
le monde par votre apathie. Je vous accuse de vous être perdu et d’avoir entraîner le monde dans
aliénation, d’avoir peur de vivre et de vous laisser dicter votre façon de vivre. Je vous accuse d’avoir
peur de l’avenir et de ne rien tenter, de mélanger futur et présent. Je vous accuse de me laisser
mourir. Je vous accuse d’avoir condamner l’Humanité.

Pseudo-Auteur : Flammy

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