Potestatem


Demain c’est la guerre.
La cigarette coincée entre les lèvres, tu réfléchis encore. Tu as perdu le goût et la fumée passe dans tes poumons sans que la satisfaction n’envahisse ton esprit. La noirceur goudronnée s’infiltre en habituée, et tu ne sens plus rien. Les gens ne veulent pas savoir.

Demain tu te lèveras avec la haine qui t’auras rempli le cœur. Tu décideras de descendre à la cave prendre tes armes. Les gens fuient. Quand tu leur ouvre la voie sur ton être, ils disparaissent. Ils n’ont pas envie de savoir que tu te perces les poumons à coup d’aiguille de nicotine. Pas plus qu’ils aiment voir le goût âcre du sang dans le fond de ton regard. Tu te trouveras Place Concorde à Paris. Vous vous retrouverez. Vous serez peu, mais assez. Tu seras avec ton petit pistolet, la main tremblante, croyant encore que tu peux tuer des milliers de gens. Le président sera de votre côté et il déclenchera la guerre aux espagnols ou bien aux allemands, j’ai toujours un petit doute. Tu seras chef d’armée, tu deviendras le plus grand des soldats. Ils t’acclameront par ta bravoure et ton courage. Mais tu auras le corps en morceaux et tu refuseras de les recoudre. Tu n’en auras plus envie. Je serais quand même fière de toi. Tu seras mon héros, tu me manqueras. Mais finalement je me tairais et je pleurerais le soir. Parce que c’est tout ce qu’il me resteras. Tout ce qui me retiendras à l’humanité. Et tu sais où est le piège? Tu commenceras à partager cette euphorie maladive que ressentiras ton corps lors des égards de ta déchéance. Tu tituberas, ivre de souffrance et de plénitude. Oui, tu commenceras à aimer tes veines qui brûlent et tes sourires qui hurlent. Tu te battras pour moi, parce que tu m’aimeras toujours autant. On se le serait promis. Quand je recevrai tes lettres, je pleurerai toutes les larmes de mon corps. Et toi, tu te regarderas mourir comme un bourreau qui savoure, le cœur en joie, d’avoir encore tué. Nos petits-enfants se souviendront de toi comme le plus fort des papys. Pour eux, tu seras le plus extraordinaire du monde. Mais tu auras ces cicatrices sur ta peau. Ces os qui craqueront en toi pour te rappeler encore et encore que tu vas beaucoup trop vite. Tu écriras ta
névrose, seul dans l’obscurité, dès que vous aurez une pause. Cette guerre te hanteras. Cette guerre, tu l’auras dans la peau, dans le sang. C’est cette guerre qui te feras vivre. Cette soif de gloire. Debout derrière la vitre, les yeux mi-clos, je ressasserai dans ma mémoire le peu de souvenir qu’il me restera. Je penserai à ma journée déjà bien entamée, à celle du lendemain et à toutes les autres qui suivront aussi. J’aurais peur. Tout le temps. Le vent brassera violemment les branches de l’arbre de l’autre côté de la maison. Le moulin tournera à plein régime. Le ciel menacera au loin, malgré sa couleur bleutée, comme évaporée. L’avenir que je souhaiterai sera improbable. Je n’aurais plus peur pour toi. J’aurais peur de toi. Des gouttes tomberont du ciel. Il pleuvra sur mes pieds. Mais je ne voudrai pas me noyer. Ça ne s’arrêtera pas. Je ne verrai plus rien. L’eau sera salée, ce ne sera pas la mer pourtant. Et je goutterai ces cristaux de sel. Mes joues seront des marais salants. On me regardera, vermeils seront mes yeux. J’aurais juste chaud, cela n’aura rien d’anormal. L’averse s’accélérera. Stop, stop. Je serai la seule aux pieds mouillés. Au cœur humide. Mais tu ne seras pas le seul à l’âme noire. À l’âme qui dépérit, qui se consume. Vous le serez tous. Et pourtant, ce ne sera pas la fin. Tout recommencera. Ce bruit odieux, lancinant qui me tirera du sommeil chaque matin. La sensation de ne pas avoir dormi. Je tournerai en rond comme un lion en cage en attendant que cette putain de soif de pouvoir t’anéantisses. Tu n’aurais pas dû partir. Je ne voulais pas. Mais t’en avais rien à foutre. Ce qui t’intéressais c’était la domination. Tu voulais montrer que tu étais plus fort qu’eux.
Mais moi je sais. Je sais qu’un jour, on marchera tous avec des sacs poubelle sur la tête; on étouffera notre vie de noirceur dans les mensonges et les façades. Un jour, les poissons respireront avec des intraveineuses, et les perfusions troueront leurs écailles comme de vulgaires confettis. Confettis de carnaval, couleur sang, qu’on jettera comme de la neige au dessus des maisons pour que les Américains continuent à se repaître de scènes kitsch. Les illusions d’optique se perdront dans nos nerfs à nous rendre fou. Un jour, peut-être, la corde des pendus que vous avez assassinés sans vous salir les mains pourra parler, et elle racontera l’Horreur, et votre lâcheté maladive, et la terreur des sacrifiés, et chacune de ces tensions qui ont donné la mort. Les grains de poussières qui recouvrent
votre temps de gloire s’envoleront, comme les cendres de votre être, et vous vous retrouverez seuls, nus sous les rafales de votre propre stupidité, à trembler comme ont tremblés les suppliciés que vous avez ignoré. Un jour, l’absurde se noiera dans une tarte aux pommes, et vous mangerez peut- être les dizaines d’asticots qui s’y cachent. Véreux comme vos discours, véreux comme vos sourires, véreux comme vos actes. Véreux.

Pseudo-auteur : May

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