Prisonnier


Devant moi, le médecin et sa blouse blanche ouverte sur une affreuse chemise à carreaux, l’infirmière et son sourire insipide. Ma mère tient ma main dans la sienne. Mon père est derrière elle. Tous me regardent, espérant une réaction. Je crois qu’ils attendent que je fonde en larmes, que je dise quelque chose.

Si j’ouvre la bouche, ce serait pour cracher ma colère. Le doc reprend son discours, m’explique les conséquences de ma lésion rachidienne.
Je ne pourrais plus marcher, ni même être debout. Avec une gaine abdominale, je pourrais m’asseoir. J’arrête d’écouter. J’ai fait des études, je sais tout ça. Je ne pourrais plus rien faire mis à part parler, écouter, voir, dormir et manger. La lésion principale est au niveau des vertèbres thoraciques. Tous les muscles sous-jacents mon sternum sont inutilisables. Je ne sentirais plus rien. Ni le chaud, ni le froid, ni la rugosité d’un jean, ni la caresse la plus douce. Je n’aurais plus mal. Mon corps pourra se nécroser à sa guise sans que je ne m’en aperçoive. J’aurais le droit aux escarres. Je ne pourrais plus rien faire seul. Ni me déplacer, ni manger.
Je ne pourrais plus me laver, aller aux toilettes. Je n’en ressentirais même plus l’envie, je ferais donc dans une couche. A moins, bien sûr, qu’on ne me sonde quatre fois par jour. A vingt-cinq ans, j’aurais la chance de pouvoir porter des couches. Je ne pourrais pas avoir de gamin mais je pourrais porter des couches.

Je regarde les soignants quitter ma chambre. Ma mère s’assoie sur mon lit, laissant ses yeux ruisseler sur les plâtres qui m’immobilise le bras et la jambe. Grâce à ma nouvelle tétraplégie, je ne pourrais même pas savoir si mon plâtre est trop serré, si je fais un syndrome des loges. Du coup je perdrais peut-être même une jambe ou un bras. Ma mère passe sa main sur ma joue. Je sens la chaleur et la douceur de sa peau sur la mienne.

Mon père reste derrière elle : « Sois fort, fiston ». J’ai envie de lui balancer le vase sur la table de chevet. Le verre le couperait un peu mais une infirmière débarquerait pour le soigner. Je soupire. A quoi bon.
Ma mère a continué de caresser mon visage toute l’après-midi. Elle a pleuré, surtout quand les infirmières entraient. Depuis « l’accident », elle n’avait pas pleuré, désormais elle n’arrêtait plus, comme si le médecin avait ouvert en grand les vannes avec son foutu diagnostic. Nous savions tous que j’étais dans la merde. Ils savaient tous que je ne sentais plus mon corps. Ils espéraient peut-être qu’il y aurait un échappatoire, une opération miracle ou qu’avec une rééducation adaptée je pourrais bouger à nouveau, comme ce tétra à la télé qui marchait avec une canne et conduisait une voiture.

Mes parents quittent finalement ma chambre. Ils sont à peine partis qu’une fille rentre avec un plateau repas.
« Bonjour ! Je suis Eléonore, élève aide-soignante. Je viens vous aider à manger. »
Elle est toute souriante, Eléonore. Elle doit avoir dix-sept ans. Elle pose son plateau sur une table qu’elle installe au-dessus de mon lit. Elle monte ma tête de lit et s’assoie à côté de moi. Elle ouvre un pot et plonge sa cuiller dans une bouillie. Les médecins ne veulent pas que je mange du consistant pendant quelques jours, pour éviter que je ne m’étouffe. J’ai envie de lui cracher sa gelée au visage. A défaut, je garde mes lèvres serrées et tourne mon visage vers la fenêtre. Eléonore essaie de me faire diner. «Il faut manger, monsieur. Vous avez besoin de force.» etc. Elle finit par s’en aller, son plateau dans les bras.
Une infirmière passe un peu plus tard et me file des comprimés. Je les gobe sans chercher à savoir leur utilité. Elle tripote deux trois trucs avant de me souhaiter bonne nuit. Avant qu’elle ne parte, elle me demande si je veux éteindre la lumière. Face à mon silence, elle laisse le store ouvert et éteint la lampe, sorte de compromis.
Je suis seul. Enfin. Je repense à Charlie et à son sourire. J’ai envie de l’appeler. Mais pour lui dire quoi ? Qu’en apprenant son mariage j’ai arrêté de croire ? Que cette rupture m’a foutu en l’air et que j’ai essayé de mettre fin à ma souffrance en passant par la fenêtre ? Que ce connard de voisin a appelé le SAMU et qu’ils ont réussi à me ranimer ? Que je me retrouve prisonnier, sans échappatoire ? Que je ne ressens plus rien mis à part cette putain de douleur qui ne s’efface pas ? Que je ne peux même plus me donner la mort par moi-même?
J’ouvre les yeux, ébloui par la lumière. L’aide-soignant de nuit vient me changer. Dans trois heures, une aide-soignante viendra me laver. En attendant, il s’occupe de moi. Il plie le drap et remonte ma casaque. Il défait ma couche et s’exécute comme si cette situation était la plus banale du monde. Avant de repartir, il me demande si j’ai besoin qu’il baisse les stores. Je n’ai rien senti. Si je ne regarde plus, je ne sais plus.

Un après-midi, une blouse blanche vient me voir. Mes parents ont repris le travail, ils ne viendront plus qu’à partir de seize heures. Je suis content, leur présence quotidienne commençait à me peser. La femme s’assoie à côté de moi et commence à déblatérer. Je crois qu’elle est psy. Elle me pousse à « verbaliser mon ressentit ». Je détourne mon regard de la fenêtre pour le plonger dans ses yeux bruns. J’en ai ma claque de leur connerie.
« Tout ça, c’est de votre faute. Je me demande qui vous et vos collègues êtes pour faire ce genre de chose. Regardez la situation à travers moi avant de me sortir votre laïus. J’ai traversé une fenêtre qui donne sur une nationale, du sixième étage. Si j’avais voulu survivre, je me serais jeté du deuxième dans le jardin. Je veux toujours mourir, mais à cause de vos conneries, je suis condamné à être une tête sans corps. Allez-vous faire foutre. A cause de vous, mon corps est mort, pas mon cerveau. Qui êtes-vous pour décider que ça c’est mieux que la mort ? Que je devrais remercier vos médecins d’avoir fait ça de moi ? Je refuse tous vos traitements, compris ? Trouvez-moi un médecin, qu’il éclaire mon consentement et que je signe une décharge. Je refuse tout. Je veux mourir. Point final. »

Pseudo-auteur : Jonh S.

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