Double accusation


Dring !

La sonnerie retentit, mettant fin aux cours et à ma rêverie. Les élèves se précipitent dehors en riant. Certains prennent plus de temps. Comme lui. Il faut quand même que je lui dise avant que
commencent les vacances. Mais même si j’y ai réfléchi toute la journée, je ne sais pas comment lui avouer. Bon, tant pis, je me dois d’être sincère : je vais lui dire, de n’importe quelle manière.

Seulement, je suis maintenant la dernière dans la salle. Je me dépêche de sortir et marche à grands pas dans le couloir. Je tourne à gauche, direction la sortie, et je tombe nez à nez avec lui.
Coïncidence ? Je ne crois pas. Il me bouche le passage. Ses sourcils sont froncés mais il semble hésiter à parler. Finalement, il se décide :
– Pourquoi m’évites-tu depuis ce matin ?
Ma gorge se serre. Je ne sais pas quoi lui dire. Je ne m’attendais pas à cela. Ça va me compliquer la tâche… Je n’arrive qu’à bredouiller une vague excuse mais il reprend :
– Tu m’évites, je voudrais savoir pourquoi. Qu’ai-je fait ? Que me reproches-tu ?
Gênée, je me balance d’un pied sur l’autre, fixant un point derrière lui pour éviter son regard.
Comment lui dire… ? Il hausse soudain la voix, sourde de colère et de tristesse :
– De quoi m’accuses-tu ?
Un déclic.
Une idée.
Je cesse de me balancer. Je le regarde. Il se mord la lèvre et ses yeux reflètent une totale incompréhension. J’attends une poignée de secondes pour rassembler mes mots. Je sais que si je
doute, si je bute sur une phrase, je ne pourrai pas me reprendre, je serai paralysée. Je plante mon regard dans le sien et, réprimant un sourire, lui annonce :
– Et bien… Je ne savais pas comment te le dire mais puisque tu désires un procès…
J’inspire calmement et essaye d’apaiser les battements de mon cœur.
Je suis prête.
– J’accuse… La douceur de ton regard lorsque tu le poses sur moi, ta curiosité à mon égard que tu cherches à cacher, le frissonnement de ta peau au moindre frôlement, les souvenirs de nous deux que tu gardes précieusement, le plaisir que tu as à recevoir mes messages…
Mes tympans bourdonnent, j’entends mon cœur qui cogne contre ma poitrine. Il rougit peu à peu et je suis certaine que son cœur aussi se transforme en tambour. Un duo de percussions
rougeoyant. Fabuleux ! Le flot de mes mots semble l’emporter. Il est comme un homme perdu en pleine mer qui cherche un bout de bois auquel se raccrocher, qui essaye désespérément de se
maintenir hors de l’eau. Pitié qu’il ne se noie pas, le radeau arrive…
Mais je continue, les mots veulent être prononcés, afin que le secret soit parfaitement révélé :
– J’accuse tes joues de rougir lorsqu’on insinue des choses sur nous, ton inquiétude lorsque je suis absente, j’accuse ta joie lorsque je demande à manger avec toi et j’accuse ta gorge de se nouer lorsque tu veux me le demander…
Je manque de souffle mais ma bouche ne veut pas se taire. Et les phrases coulent, déboulent et se déroulent. Encore et encore et encore…
J’ai peur que mon noyé lâche prise.
– J’accuse ta peur de mes sentiments et la timidité qui t’empêche d’avouer les tiens, j’accuse le voile qui assombrit ton regard lorsque tu me vois rire avec un autre, le sourire que tu ne peux
retenir lorsque je te taquine et l’espoir que tu gardes qu’un jour je t’annonce que je…
Je m’arrête. Net. Mon cœur bat la chamade. Je crois même qu’il se met à battre encore plus fort, si jamais cela est possible. Il cogne comme un forcené s’époumonant sur sa percussion. Il
frappe, frappe, frappe…

Boum boum. Boum boum. Boum boum.

J’essaye de respirer calmement pour remettre en place mes pensées. Je le regarde. Mince, il me fixe désespérément. Ma gorge se noue d’une manière tellement complexe que je ne sais si je
pourrai défaire le nœud.
Ses yeux sont ancrés dans les miens, comme un navire blessé cherche à se retenir à une plage familière. Mais lui n’a même pas de barque.
Il est tout seul.
Au beau milieu de la mer.
Et une larme perle au coin de son œil gauche
Il est grand temps de calmer la tourmente. Ne t’inquiète pas, je t’envoie le radeau…
Gênée par les mots que je m’apprête à prononcer, je détourne le regard. Mas mains sont moites et je les essuie sur mon pantalon. J’inspire et me lance :
– Et je m’accuse des mêmes torts…
Le silence. Profond, apaisant et déroutant, pesant mais délicieux, palpable. Absolu.
Silence extérieur mais tumulte intérieur. Car mon cœur se déchaîne et j’espère ne pas imploser.
Et ma voix n’était qu’un murmure. Si ténu que j’espère qu’il m’a entendue, car je ne pourrai pas répéter. J’en suis incapable.
Le silence.
Encore et encore.
Le tambour de mon cœur.
Toujours.
Combien de temps déjà que je me suis tue ? Combien de temps que nous nous tenons ainsi, seuls dans le couloir ? Je m’imagine la scène vue de l’extérieur.
Une fille, les mains crispées sur son pantalon, la tête tournée vers ses chaussures. Ses cheveux lui cachent le visage mais elle se mord certainement la lèvre. Face à elle, un garçon la fixe
inlassablement. Ses trais sont marqués par la surprise et il se demande sûrement comment réagir.
Tous deux sont prisonniers de leur timidité.
Adorable tableau. Ridicule, mais adorable.
Finalement, je relève la tête. Très doucement. Lorsque ses yeux rencontrent les miens, je ne peux retenir un sourire. Minuscule, à peine une esquisse. Mais il sourit à son tour et la larme qui
perlait à son œil se décroche et roule, caresse le contour de sa joue.
Le silence, toujours. Mais il se remplit à présent d’un regard loquace, significatif.
J’ai sauvé mon noyé.
Il se rapproche un peu de moi. Un pas. Je voudrais bien en faire de même, seulement, mes jambes ne m’obéissent plus. Alors je ne peux que le laisser s’avancer vers moi. Un pas. Pencher sa
tête vers la mienne. Un centimètre. Approcher ses lèvres. Un centimètre. Les poser délicatement sur les miennes.
Légères, comme la plume d’un oiseau amoureux.
Distance zéro.
Je retrouve alors l’usage de mon corps et réponds à son baiser. Comme un dialogue.
Inconsciemment, je m’imagine de nouveau la scène vue de l’extérieur.
Un garçon. Une fille. Qui s’enlacent timidement, bravant leur appréhension.
Inattendu tableau. Beau, mais inattendu.
Nous échangeons un doux baiser. Aussi court qu’agréable. Il ne faut pas précipiter les choses. Car si notre cœur fonce, file dans le vent, notre esprit a besoin de temps.
Enfin, je lui chuchote à l’oreille, ne cachant pas mon sourire :
– De cela aussi je t’accuse.
Je me détache doucement de lui et, en un clin d’œil, me reprends :
– Je nous accuse.
Puis je me retourne et pars en courant. A toute vitesse. Pour que mes pas martèlent le sol au même rythme que mon cœur cogne ma poitrine. Pour que mes pas emportent avec moi les souvenirs qui se gravent dans mon cœur.
A peine sortie dans la rue, je m’arrête et explose de rire. Toute tension disparaît, je me relâche. Ça y est. C’est dit. Ce n’était pas si compliqué finalement. Soulagée et ravie, j’inspire une grande bouffée d’air et me remets en marche, à pas sautillants.
Une seule question tourne dans mon esprit, ricochant sur les parois de mes pensées, peignant sur mon visage un sourire béat que je ne peux effacer.
Pourrons-nous plaider non-coupables ?

 

Pseudo-auteur: Fileuse de nuages

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5 réflexions sur “Double accusation

  1. Excusez-moi, j’ai laissé une coquille : j’ai écrit « comme lui dire ? » mais c’est bien sûr « comment lui dire ? »… Dois-je le ré-envoyer ?
    Désolée…

  2. J’ai cru que la nouvelle allait être assez banale, avec une histoire d’amour collégienne, je l’avoue et je m’accuse moi-même.
    Mais tu as le don de surprendre.
    Ta nouvelle est douce et tendre et touchante … et c’est encore toi Fileuse de nuage ! 😉
    Bon allez à une prochaine nouvelle, future gagnante ? :p

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