Mme Martin


La prof d’histoire. Si vous vouliez résumer mon année de première en quatre mots, ce
serait ceux-là. Mme Martin, dans le métier depuis dix ans. Elle en paraissait moins, je vous le
promets. Ses cheveux blonds qu’elle attachait toujours avec un élastique violet, ses yeux bleus
qui regardaient chacun de ses élèves comme s’il était unique.

Son corps mince et ferme sous ses pulls à col rond si près de sa peau. Je n’avais jamais été aussi attentif en cours de toute ma vie. Et pourtant j’avais eu une prof de SVT super canon en quatrième. Le genre grande brune
qui sourit tout le temps et fait un enfant avec le prof de sport. Mais Mme Martin n’était pas pareille. Elle était quelque chose comme sacrée. Et puis, elle enseignait l’Histoire. Elle nous racontait des années et des années de trucs glauques et impressionnants comme si elle avait vécu à chacune de ses époques, comme si elle connaissait personnellement chacun des types qu’elle nommait. J’aurais aimé être l’un d’eux, pour qu’elle me dissèque, m’analyse et raconte mes exploits à des classes d’élèves fascinés par sa voix envoutante. On était au début de l’année, au début du programme et pourtant j’étais déjà bien atteint. Mes potes n’arrêtaient pas de me charrier avec ça, ils disaient que j’étais amoureux d’elle. Vous pensez bien que je ne les laissais pas dire, parce qu’à seize ans, on ne connait peut-être pas grand-chose à l’amour mais on est capable de sentir ce qu’il se passe dans son
corps. Et ce n’était pas de l’amour. Ce n’était pas la même chose qu’avec Marina, Juliette et les autres nanas que mes copains draguaient à longueur de journée. C’était quelque chose de
fort et, nous y voilà encore, de sacré.
Mais tout à changer. Il a fallu que les années s’égrènent jusqu’en 1890. Il a fallu qu’elle nous parle de ce type, un Juif militaire, accusé à tort par ses camarades d’avoir balancé des informations top secrètes aux Allemands. Emprisonné sur l’île du Diable, il aurait croupi au bagne pendant des décennies si sa famille n’avait pas continué à clamer son innocence. Les gens ont parlé et le bouche à oreille s’est mis en place. Aujourd’hui, on dirait que radio ragot a propagé les rumeurs fondées sur les irrégularités du procès. Tout ça pour arriver à un homme. Un mec pluridisciplinaire. La prof de français n’a pas arrêté de nous faire commenter ses textes, Rougon-Macquart de mes deux. Elle a passé deux mois à nous faire détester ce type aux livres tordus pour que Mme Martin nous le présente en sauveur et nous fasse tous lire son article dans l’Aurore.
Alors allez savoir pourquoi, mais quand elle a demandé un volontaire pour
approfondir son pamphlet et présenter son travail à la classe, j’étais le seul à lever la main.
Les gars se marraient et me fichaient des claques dans le dos. Mme Martin m’a donné
quelques consignes à la fin de l’heure. J’étais seul avec elle, penchée vers moi, sa main
griffonnant sur une de mes copies graffitées. Elle m’a demandé si j’avais bien compris ce
qu’elle attendait de moi et j’ai hoché la tête si vigoureusement que je m’en suis fait mal au
cou.
Les cinq soirs qui ont suivis, j’ai passé mes soirées à décortiqué chacune des phrases, à
l’affut de la moindre métaphore, allitération ou d’une quelconque figure de style. J’ai épluché
des bouquins à la bibliothèque afin de trouver de quoi étoffer mon exposé. Le weekend venu,
j’avais une vingtaine de page sur le sujet, pour un exposé d’une dizaine de minutes maximum.
J’ai éteins mon portable pour pouvoir me concentrer à fond et laisser mes potes et leurs
soirées en dehors de mon esprit. Qu’importe que Manon se plaigne de mon absence à son
anniv, Zola m’offrait la chance d’avoir Mme Martin.
Le lundi matin, Dreyfus n’avait plus aucun secret pour moi. J’étais un spécialiste de la
question. Mme Martin m’a salué dans le couloir, me demandant si j’étais prêt ou si j’avais
besoin d’un délai supplémentaire. Je lui ai répondu que j’étais fin prêt et elle a dit « tant
mieux, je t’avais réservé une place dans ce cours ». Mme Martin avait planifié quelque chose
pour moi. A quinze heures, je montais sur la petite estrade d’où elle surplombait la classe. Elle
me regardait avec toute la douceur et la volupté que l’on peut attendre d’un nuage. Quand j’ai
fermé ma bouche, elle a applaudit avec les autres, chose qu’elle ne faisait jamais et m’a
félicité pour mon travail. Elle a ajouté qu’elle voulait me voir après le cours.
Pendant que ma classe sortait pour la récréation, je me suis approché d’elle, mes notes
sous le bras, au cas où.
« C’était brillant, Tom. »
J’ai senti le rouge me monter aux joues tandis qu’elle ne tarissait pas d’éloge sur mon devoir
« remarquable », « fort bien construit », « enrichissant » et qui avait « intéressé toute la
classe ». Elle m’a demandé ce que je comptais faire plus tard et comme je n’en avais aucune
idée, ou en tout cas, aucune d’avouable, elle a précisé sa question : « tu voudrais devenir
enseignant ? ». Mes sourcils ont du s’arquer bizarrement ou une moue a du traversée mon
visage car elle a laissé s’échapper un petit rire.
« Si ce n’était pas pour que tes camarades soient captivés par cette affaire, pourquoi t’être
donné autant de mal dans un devoir facultatif ? »
J’ai dû piquer le plus gros fard de ma vie. J’avais espéré qu’après ça, elle aurait eu envie de
me poser des questions sur Dreyfus, Zola et son J’accuse, que mes connaissances et mon
charisme aurait eu raison des quelques barrières qu’elle avait laissé entre nous et que cette
fois-ci, elle ne se serait pas penchée sur moi pour me parler mais pour me laisser l’embrasser.
Elle a dû voir les images qui défilaient dans mon cerveau car son sourire s’est soudain effacé
et elle a redressé son buste afin de s’éloigné de moi.
« Je, je m’étais dit que, comme vous rendiez toujours les cours intéressent, peut-être que
travailler sur Zola m’aurait aidé pour le français » ais-je fini par bafouiller avant de quitter la
classe à la Bipbip. Dehors, mes copains m’attendaient appuyés contre le mur. Je suis passé devant eux,
direction la sortie. Ils m’ont rattrapé au square devant le lycée. Mon exposé brulait
tranquillement sous mes yeux.
Avant la fin de la journée, Mme Martin m’avait mis la main dessus. Elle s’est
empressée de dire qu’il n’était pas inhabituel pour un élève d’avoir un faible pour l’un de ses
enseignants mais qu’il ne fallait pas qu’il perde pied et oublie la réalité du monde et qu’elle
avait l’âge d’être ma mère et désolée de m’avoir laissé imaginer que ce devoir était une
invitation d’une quelconque forme.
J’ai séché le cours d’Histoire du lendemain, et les autres que nous avons eu cette
semaine-là. Quand j’ai de nouveau pointé le bout de mon nez dans la classe, Fred m’a laissé
sa place au fond.
Quelques jours plus tard, Mme Martin nous annonçait qu’elle changeait
d’établissement, que nous accueillerons le lendemain Mr Martin, son prof d’Histoire de mari.
Des rumeurs ont dit qu’ils avaient échangé leur poste parce qu’un élève avait couché avec
elle. Alors avec mes copains, on a trouvé un bouc émissaire. Un mec que nous n’aimions pas
particulièrement et dont personne n’était très proche. Il a eu la honte pendant quelque temps,
mais n’a pas été mis au bagne. Personne n’a balancé la vérité non plus. Et j’ai brulé tous les
bouquins de Zola que j’ai trouvé et tous les bouquins où apparaissait son maudit pamphlet.
J’ai découpé pas mal de livre d’Histoire ces semaines-là, sous le regard vide de Mr Martin.

 

Pseudo-auteur: Jenny S.

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