Pardon


J’aimerais demander pardon. Mais c’est dur de demander pardon.

Pardon pour tout ce que j’ai pu faire de déplaisant. Pardon aussi pour tout ce que je ressens et

que je vais formuler. Pardon si j’ai fait offense, ça n’était pas mon intention. Jamais. J’en suis

désolé.

Mais malgré tout je tiens à le dire, parce que je ne veux pas mentir :

Je ne regrette rien.

 

 

Tout a commencé au lycée.

Au début c’était juste un ami…

Je ne pouvais pas prévoir. Je ne savais pas. Je ne voulais pas le savoir. Je ne pensais pas que

ça arriverait.

C’était juste un ami.

On s’est retrouvé à côté en classe le jour de la rentrée, moi ancien de la classe mais un peu à

part, lui nouveau, égaré, mais avec une aura attrayante.

Il y a une force qui émane de lui, quelque chose de lumineux. Tu vois peut-être ça toi aussi.

Je n’ai pas eu un coup de foudre. J’ai été fasciné, touché par cette aura.

Je l’ai trouvé beau, oui. Même si je ne me le suis pas avoué aussitôt, Dieu qu’il était beau.

 

Quand j’étais au collège, j’avais partagé cette capacité que j’avais à sentir comme des auras

qui émanaient de chacun. Mais on m’a moqué. Trop. Alors je l’ai tu un peu plus chaque

année. Peut-être ne m’aurait-on pas traité de la même manière au lycée, mais j’ai bien

remarqué, dès les premiers jours de seconde, les regards discrets mais gênés sur la croix

autour de mon cou, sur mes lèvres remuant les mots des livres religieux que je lisais et sur ces

gestes que je faisais le plus discrets et le moins nombreux possibles : une courte prière, une

signature … avec tant de ferveur. Je suis donc resté dans mon coin, quelques amis, mais sans

m’imposer. J’étais bien jusque-là.

Crois-moi, je ne voulais pas revivre les moqueries, la douleur et le combat contre ça parce que

ça n’a pas été facile du tout d’aller au-dessus … et surtout je ne voulais pas revivre la haine.

J’aimerais bien pouvoir dire que cela ne m’a pas trop touché, que j’ai pensé avec sagesse que

leur faiblesse d’âme serait pardonnée à l’heure du Jugement. Mais je ne pouvais pas. Je ne

gardais qu’une colère dangereuse qu’il m’a fallu étouffer, garder la tête haute, faire face,

sourire avec le reste de mes forces. Souffre en silence, et pardonne tout.

C’est très dur.

 

Et ce matin-là, la rentrée, je me suis assis au fond de la classe et il est venu s’asseoir à la place

à côté. Je lui ai souri. Il m’a jeté un coup d’œil ; la Genèse dans mon sac lorsque j’ai sorti mon

bloc-notes, mon apparence assez sage, ma croix dans mon col V.

« C’est bien, la Genèse ? »

Surpris par la question j’ai dû bredouiller un peu avant de lancer un : « Bien plus beau que tu

ne le crois. »

Et il a ri.

Alors j’ai souri.

 

C’est comme ça qu’on est devenus amis. Lui avenant, ouvert, lumineux. Moi discret, réservé,

terne.

Et pourtant.

A force de se côtoyer en cours, à force de travailler ensemble, à force de se parler, on s’est

beaucoup rapprochés. On est devenu un duo un peu insolite dans la classe, deux amis qui ne

côtoyaient pas vraiment les autres. Alors qu’il avait l’air si ouvert et si sûr de lui, alors qu’il

semblait pouvoir se mettre toute la classe dans la poche avec un seul sourire…

 

Oh ce sourire.

Je lui en ai voulu. Je m’en suis voulu. D’avoir aimé ce sourire si jalousement.

D’avoir laissé errer mon regard dans son dos, sur ses épaules, ses hanches … et dans les

vestiaires du gymnase. D’avoir pensé à lui … si souvent.

Si souvent.

 

Et puis un soir sur le port. Les jambes ballotées par le vent. Le ventre serré. La mer dans les

yeux et dans le silence de nos voix. Il m’a pris la main. Mon cœur battait à l’infini.

Je me sentais bien. Si bien.

Quand le soleil s’est couché, il avait le bras autour de mes épaules et nos cœurs battaient à

l’unisson.

 

Après ce soir-là, tout a dégénéré.

Le lendemain, je me suis rendu à l’Eglise. C’était la messe. Que je ne ratais jamais, pour rien

au monde, parce que c’est un peu ma maison, parce que c’est entretenir la foi, parce que je

m’y sens bien. Mais ce matin-là, mon esprit a erré au-dessus de toute la foule.

Je voyais les personnes âgées qui avaient été éduquées ici. Je voyais les familles qui avaient

traîné leurs gamins là et qui se rendaient dans cette église chaque semaine comme pour

accomplir la bonne action hebdomadaire. Je voyais les adolescents qui jouaient discrètement

sur leurs portables et les adultes qui s’endormaient. Et ceux qui venaient ici parce qu’ils

avaient peur du châtiment que la force divine leur infligerait s’ils ne venaient pas.

Parmi tout le monde, heureusement, il y avait des enfants émerveillés, des adultes avec une

ferveur dans les yeux, un désespoir presque, il y avait ces grands-mères émues aux larmes, les

mains jointes fermement et avec la foi sur leurs visages. Ces grands-pères aux yeux brillants.

Ces adultes perdus venant trouver là le chemin.

C’était beau, et blessant, et touchant, et horrible. Et je crois que j’ai un peu plus compris la

religion ce jour-là. Et moi.

Sur les mots du prêtre passionné qui avaient disparu dans le bourdonnement de mes oreilles et

mon regard errant, il y avait ceux de quelques textes religieux qui sont venus se télescoper.

« Infâmes » me criait-on. « Les homosexuels n’hériteront pas du royaume de Dieu ! »

Et ça se répétait dans ma tête, inlassablement. Et ça se répétait dans ma tête, inlassablement.

Comme s’ils sortaient du visage rouge du prêtre, emporté et quelques fois mauvais, loin d’être

capable de nous communiquer l’amour de dieu. Il m’apparaissait dans toute son horreur par sa

façon d’interpréter, de déclamer, de cracher les textes.

Je n’ai pas ressenti de haine, Seigneur. Pas cette fois. Juste une immense pitié.

C’est ce matin-là que j’ai perdu la foi.

 

J’aimerais demander pardon. Parce que s’il y a bien une chose que je regrette dans cette

histoire c’est cela. Avoir perdu la foi, m’être égaré. Je ne demanderais jamais assez de fois

pardon pour cela.

 

J’ai passé les jours suivants à n’être que l’ombre de moi-même. Répondre à peine à ses

discours. L’éviter. Ne pas savoir quoi lui dire. Ne plus savoir où je suis … et encore moins où

je vais. Juste avancer un pas devant l’autre. Le voir souffrir et m’enfermer encore. Souffrir à

en retenir des hurlements, pleurer le soir à ne plus en pouvoir. Perdre pied.

 

Alors un matin, j’ai franchi à nouveau le seuil de l’église, hésitant, coupable, perdu et je me

suis assis dans le confessionnal.

« Mon père j’ai pêché. »

Le temps a passé. J’avais la vue brouillée.

« J’ai embrassé un autre garçon. »

Alors il a répondu exactement ce à quoi je m’attendais, ce que j’espérais de tout mon cœur

qu’il ne dise pas.

Il m’a pardonné.

Il ne m’a pas murmuré d’une voix réconfortante « Ce n’est pas péché mon enfant, tant que tu

ne t’éloignes pas de la voie du Seigneur ». Rien de cela.

Il a juste absolu mes péchés comme on absout un adultère, un larcin, ou pire.

Je suis sorti du confessionnal sans aucune parole. J’ai commencé à marcher dans l’allée,

chancelant. Et elle me paraissait interminable. Et je crois que le prêtre était derrière moi et

voulait que je revienne. Et les bancs étaient par milliers. Et la porte était à des années

lumières. Et je titubais, et ma vue vacillait, et je pleurais. Et moi je ne voulais pas qu’il sache,

je ne voulais plus lui avoir dit, je voulais qu’il aille pourrir en enfer.

 

Pardon.

 

 

Avant j’aurais dit non : je ne tiens pas à surmonter à une telle épreuve ; je ne tiens pas à

tomber amoureux d’un autre … garçon. Oui je ne tiens pas à

être gay

voilà, je l’ai dit. Mais maintenant que c’est arrivé, jamais je ne dirais non. Parce que mes

erreurs et mes égarements, parce que m’être perdu pour m’être retrouvé, parce qu’aimer ce

garçon de tout mon cœur fait partie de moi. C’est cela qui me construit et me façonne et m’en

séparer est inconcevable.

 

Après la scène du confessionnal, je suis rentré à la maison et je me suis agenouillé là au pied

de mon lit pour prier.

Pourquoi j’avais fait le silence et pourquoi j’avais perdu Ton chemin. Mais j’ai appris une

chose aussi.

Tu as créé le monde, la nature et toute chose qui vit en son sein, Seigneur. Tu nous as créé

nous. Et tu as créé l’Amour. L’Amour est divin, cela j’en suis certain. Alors quoi ? Les mains

moites, le cœur qui bat, le ventre serré, la poitrine comprimée, la gorge sèche, les yeux

humides et le regard errant ça n’est pas l’Amour ? Les pensées n’ayant qu’une seule et unique

direction, un seul phare, ça n’est pas l’Amour ? Ne vivre plus que parce que cette personne

existe ça n’est pas l’Amour ? Fusse-t-il un garçon ?

Je crois aussi que Tes maisons sont splendides et parfois réellement animées d’une foi

inébranlable par des êtres remarquables. Mais beaucoup d’entre elles sont perverties par les

cultures et les sociétés, pourries par les préjugés, la discrimination voire l’intégrisme,

démantelées par les querelles, les disputes et les guerres, rendues désolées par la haine alors

qu’il devrait y avoir l’amour. Alors que la religion devrait être universelle, affranchie de tous

préjugés et de toute discrimination, alors que la religion devrait être paix.

Je crois aussi que Tu es une croyance et qu’il arrive qu’on doute. Mais une croyance est tout

ce qu’il y a de plus personnel au monde. Or moi je ne vois pas toujours la même chose que

ces prêtres qui blâment tout écart de croyance ou de conduite. Je ne crois pas pour être exempt

de châtiment ou faire une bonne action. Je crois parce que Tu éclaires le chemin de mon

existence. Et que Te perdre m’a perdu.

 

Je crois en un Dieu qui ne juge pas mais aime. Oui un Dieu qui accueille avec chaleur chaque

être qui en aime un autre, quel qu’il soit et qui que soient ceux qu’il aime. Je crois en un Dieu

qui inspire la foi, pas la crainte. Un Dieu qui réunit les Hommes.

Je crois en mon Dieu. Il est le mien parce qu’il a fait de moi ce que je suis, et chacun a le sien

qu’il se dise croyant ou non.

 

Je t’aime, mon ami, mon frère, mon amour et je te demande pardon.

Je T’aime, Seigneur, et je te remercie de guider chacun de mes pas et d’avoir pu m’accepter,

et m’aider tel que je suis. Merci. Pardon.

 

Amen.

 

Pseudo-auteur: PoussinGourou

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